Avant de composer La Machine infernale, Cocteau s'était déjà aventuré dans le mythe d'Oedipe avec sa mise en scène d, Oedipe Roi en 1925. Cette expérience le confronte à la tragédie classique de Sophocle : il mesure la puissance dramatique de l'histoire mais ressent qu'il doit aller plus loin, insuffler du rêve, « du temps plié », une dimension invisible. C'est à partir de ce constat qu'il élabore, quelques années plus tard, une pièce où les dieux jouent comme des mécaniciens, et où le destin humain devient une “machine infernale” subtile et poétique.Le mythe d'Oedipe ne naît pas avec les tragédies de Sophocle : il trouve déjà des échos chez Homère. Dans l'Odyssée, Homère mentionne Oedipe et évoque certains aspects tragiques de sa vie, notamment son mariage avec sa mère et le parricide. D'autres antiques poètes comme Hésiode ou Pindare ont également brodé autour de l'histoire des Labdacides. Cocteau s'inscrit donc dans une tradition profondément enracinée : il n'invente pas le mythe, mais il le réinvente, en ajoutant sa propre vision et ses propres obsessions.En effet, la France de l'entre-deux-guerres traverse un moment instable : le souvenir de la guerre plane encore, l'économie vacille, et les tensions politiques se font de plus en plus vives. Cocteau, sensible à ces secousses, est aussi marqué par des pertes personnelles — la mort de son ami Raymond Radiguet, ainsi que d'autres proches — qui renforcent chez lui la conscience d'une fragilité humaine profonde et d'une vulnérabilité face « au destin ». Ces éléments alimentent donc sa réflexion sur la fatalité, un destin qui s'impose avant même l'action des hommes.Cette conscience « ancestrale » est précisément ce que Cocteau met en scène dans sa pièce. Il rappelle que la malédiction pèse déjà sur les générations précédant Oedipe : Labdacos, « le boiteux » , Laïos, « le gaucher », et enfin Oedipe « pieds enflés » portent des marques physiques et symboliques qui annoncent la fatalité et rappellent que le destin s'impose avant tout. La tragédie existe donc dès l'origine et tisse un lien entre les trois personnages, rendant leur histoire inévitable et lourde de sens.Sur scène, Cocteau explore aussi la dimension maternelle et affective de ses personnages. Le Sphinx, représenté sous les traits d'une jeune fille pleine de douceur, reflète l'influence de la mère de Cocteau, qui a marqué son fils par sa présence bienveillante et protectrice. Cette douceur captive Oedipe et le rassure, mais elle est trompeuse : progressivement, Le Sphinx se transforme en Némésis, déesse de la vengeance. Cette métamorphose traduit l'ambivalence du destin — à la fois charme et danger, innocence et punition — et renforce la tension dramatique tout en rappelant que la fatalité n'épargne personne. le contraste entre la douceur initiale et la sévérité finale du Sphinx rend l'expérience théâtrale profondément vivante, voire terrifiante.La mise en scène confiée à Louis Jouvet amplifie cette dimension : décors, atmosphères et ruptures de ton entre le merveilleux, l'humour et le tragique donnent à la pièce une force esthétique et symbolique intense. La réception critique de 1934 fut partagée : certains spectateurs étaient troublés par cette relecture moderne et audacieuse, tandis que d'autres, comme Colette, saluèrent la poésie et l'inventivité de Cocteau, soulignant la vivacité et la sensibilité de sa mise en scène.Le tragique de la Machine infernale réside dans cette capacité à faire ressentir le destin non seulement comme une fatalité individuelle, mais comme un mécanisme ancien et complexe, hérité, presque invisible, mais toujours actif. Cocteau ménage des moments de légèreté parfois « bébête » et d'émerveillement pour mieux amplifier la chute : la pièce ne se contente pas de raconter une histoire, elle fait éprouver la tension entre l'illusion et la vérité, entre le rêve et la tragédie.Cette pièce xtraodnaire a également inspiré Stravinski, qui crée Oedipus rex sur un livret de Cocteau, donnant au mythe une monumentalité rituelle et solennelle. Mais La Machine infernale conserve son originalité : elle mêle poétique, fantastique et tragique, dans un théâtre vivant et sensible.Enfin, la pièce s'achève sur ce simple « qui sait ? « de Tirésias en reponse â un Créon trés pessimiste, prévoyant « déshonneur et honte ». Non, les dieux sns coeur n'auront peut-être pas tous les pouvoirs sur ce mortel. Peut-etre « la gloire » espérée par Tiresias accueillera-t-elle cet homme et ses enfants momentanément abattus. Ainsi cette Espérance, blottie au creux de la boîte de Pandora, suspendue dans le temps, laisse le spectateur face au mystère insondable du Destin. Cette dernière phrase sibylline cristallise toute la tension accumulée en transformant le mythe en expérience intemporelle et universelle, où la liberté et le mystère et surtout l'espoir continuent de vibrer, bien après la fin de la représentation de lá pièce ou de sa lecture. J'ai adoré !!