Pendant qu'une guerre civile embrase les Sept Cités, une autre histoire commence à des centaines de kilomètres de là, au sommet de montagnes que les hommes des plaines considèrent comme le bout du monde.


Là vivent les Teblors.


Immenses guerriers dépassant les deux mètres cinquante, persuadés d'être les derniers représentants du peuple élu des sept dieux. Ils ignorent tout des empires, de la poudre, des navires, de la magie des Garennes ou même de la véritable taille du monde. Leur univers tient dans quelques vallées isolées où les tribus Sunyd, Uryd et Rathyd se disputent des pâturages dans des guerres aussi anciennes que leurs légendes. Depuis l'Éveil des Visages sur la Roche, leurs chamans n'accèdent à la sorcellerie qu'à travers des rêves fiévreux et des transes où les dieux murmurent dans l'obscurité. Chez eux, la guerre est un rite. Les villages sont incendiés. Les vieillards massacrés. Les enfants exécutés. Les femmes réduites en esclavage afin d'assurer la descendance des vainqueurs. C'est dans cette culture de violence absolue qu'est élevé Karsa Orlong, jeune guerrier convaincu qu'il lui appartient d'unifier toutes les tribus au nom des sept divinités tutélaires. Son expédition prend rapidement des proportions délirantes. Avec deux compagnons, il descend des montagnes, massacre des campements entiers, libère par accident un Forkrul Assail, l'une des créatures les plus anciennes de ce monde, puis s'abat sur une cité des plaines de plusieurs milliers d'habitants qu'il transforme en véritable boucherie. Mais cette épopée barbare tourne court. Capturé par les Malazéens, vendu comme esclave, traqué comme une bête, projeté jusque dans d'autres dimensions avant d'échouer sur le continent des Sept Cités, Karsa découvre peu à peu une vérité insupportable : son peuple n'est pas celui des conquérants, mais celui des vaincus. Les Teblors ne sont que les descendants dégénérés des antiques Thelomen Toblakai, géants qui dominaient jadis le monde. Leurs dieux les ont maintenus dans l'ignorance, enfermés dans une vallée minuscule où chaque horizon semblait être la fin de la création. Derrière le massacreur fanatique qu'est Karsa Orlong apparaît progressivement un homme hanté par ses propres crimes, décidé à briser les chaînes de ceux qui l'ont manipulé, qu'il s'agisse de ses dieux, de ses ancêtres ou des civilisations qui prétendent être supérieures.


Pendant ce temps, l'autre moitié du roman replonge dans les conséquences de La Porte de la Maison des Morts. Sur le continent des Sept Cités, la révolte du Tourbillon est entrée dans sa phase décisive. D'un côté marche Tavore Paran, nouvelle Adjointe de l'Impératrice, à la tête de la Quatorzième Armée. Trois légions de recrues inexpérimentées, commandées par Gamet, Keneb, Tene Baralta, Blistig et une poignée de vétérans, doivent reconquérir un sous-continent entier gagné par l'insurrection. De l'autre, au cœur du désert sacré de Raraku, Félisine est devenue Sha'ik Ressuscitée, incarnation vivante de Dryjhna l'Apocalyptique. Autour d'elle gravite une véritable cour de conspirateurs. Le haut mage Bidithal rêve de devenir le Grand Prêtre de l'Ombre. Korbolo Dom prépare sa trahison avec Kamist Reloe et ses Tueurs de Chiens. Fébryl élabore ses propres plans. Léoman des Fléaux ne combat pas seulement l'Empire : il veut renverser jusqu'à l'idée même de civilisation, persuadé que l'ennemi véritable est « la loi du commun ». Héboric, ancien prêtre de Fener devenu hérétique malgré lui, assiste avec effroi à la lente métamorphose de Sha'ik, dont la déesse dévore peu à peu les souvenirs, les forces vitales et jusqu'à l'identité de ses propres fidèles. Plus de trois mille enfants orphelins l'appellent désormais « mère ». La rébellion cesse alors d'être une simple guerre d'indépendance pour devenir un affrontement religieux où s'entremêlent prophéties, manipulations divines et ambitions personnelles.


Autour de cette guerre gravitent pourtant une multitude d'intrigues. Depuis le Royaume de l'Ombre, Cotillion et Ammanas poursuivent leur patient jeu d'échecs, manipulant leurs anciens agents sans que l'on sache jamais où s'arrête la bienveillance et où commence l'instrumentalisation. Kalam poursuit sa route, Apsalar tente de se reconstruire après avoir été possédée par Cotillion, tandis que Crokus, devenu Couteau, cherche sa place entre une vie ordinaire désormais impossible et les desseins des dieux qui continuent de graviter autour de lui. Perle et Lostara Yil se livrent quant à eux une véritable chasse à l'homme à travers Sept Cités, espionnant, infiltrant et éliminant les derniers soutiens de la rébellion, tout en découvrant que les complots de la noblesse malazéenne et ceux des Ascendants s'entremêlent désormais jusqu'à devenir indissociables.


Trull Sengar, exilé tiste edur, chemine avec le T'lan Imass Onrack à travers les Garennes elles-mêmes, accompagné d'autres immortels. Leur voyage ressemble moins à une quête qu'à une exploration archéologique du monde. Ils découvrent les traces des premières guerres entre Tiste Andii, Tiste Edur et les mystérieux Tiste Liosan, enfants de Père Lumière, dont le chef Osric demeure l'un des plus puissants Ascendants encore en vie, capable de prendre la forme d'un dragon. Les Garennes deviennent un véritable continent parallèle où survivent les souvenirs du monde. Surgissent alors les premiers Jaghuts, les Azaths, prisons vivantes construites pour enfermer les puissances incontrôlables, les Innommés, gardiens de secrets oubliés, ou encore les gigantesques statues de jade qui traversent lentement le ciel comme les vestiges d'une apocalypse venue d'un autre univers. En parallèle, le Dieu Estropié poursuit son œuvre de corruption en cherchant à s'approprier le Tourbillon de Dryjhna afin d'étendre encore son influence, tandis qu'Héboric devient malgré lui le témoin de cette lutte silencieuse entre divinités rivales.


Le lecteur découvre également les véritables fondations de l'Empire malazéen : une poignée de gangsters ayant pris le contrôle d'une simple île marchande avant de bâtir, grâce aux mines d'otataral capables d'annuler toute magie, à leur alliance avec les Moranths et à la possession du Premier Trône permettant de commander les T'lan Imass, la plus formidable machine impériale du monde connu.


Alors, après un tel résumé, une telle folie d'ensemble, pourquoi une note si basse? La réponse est simple. J'ai un cerveau reptilien en manque de sang, de violence, de meurtre gratuit et barbare, d'innocence arrachée... J'attends de la dark fantasy qu'elle me brutalise, qu'elle me mette le nez dans la boue, qu'elle me fasse assister à l'horreur sans détour. Or, chez Erikson, la violence est souvent davantage racontée que montrée. Les massacres sont immenses, les atrocités innombrables, mais j'ai régulièrement eu l'impression que la caméra arrivait quelques secondes trop tard ou se détournait au moment où l'horreur atteignait son paroxysme. Tout est là, intellectuellement. Des villages rayés de la carte, des peuples exterminés, des dieux qui manipulent les hommes comme du bétail. Pourtant, l'émotion reste souvent à distance, comme filtrée par le recul quasi anthropologique de l'auteur.


À cela s'ajoute un problème de rythme. Sur près de mille pages, seuls trois fils narratifs m'ont véritablement captivé : l'odyssée de Karsa Orlong, la lente marche de la Quatorzième Armée de Tavore et les intrigues gravitant autour de Sha'ik et du Tourbillon. Le reste, malgré toute la richesse du worldbuilding, m'a souvent donné l'impression d'assister à une longue mise en place. Les personnages affluent par dizaines, les intrigues se fragmentent, les dieux déplacent leurs pions, mais rares sont ceux qui s'impriment durablement dans la mémoire. Là où Les Souvenirs de la Glace faisait naître des figures comme Itkovian, Ganoes Paran ou Anomander Rake, La Maison des Chaînes ne laisse véritablement émerger qu'un seul géant : Karsa Orlong. À lui seul, il porte une grande partie du roman sur ses épaules. Les autres existent, intriguent parfois, mais peu d'entre eux brûlent suffisamment fort pour continuer de grésiller dans la rétine une fois la dernière page tournée.

MrLambda
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le 3 juil. 2020

Modifiée

le 9 juil. 2026

Critique lue 214 fois

MrLambda

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