Dans la grande famille des auteurs contemporains prêchant "pour l'Eglise mais contre le Christ", Eric Zemmour a au moins le mérite de la constance et de la transparence. Il a toujours soutenu les chrétiens, sans renier son origine juive, et a toujours persisté dans son idée saugrenue de vouloir faire renaître la chrétienté en France, sans forcément la foi comme préalable. La foi viendra, selon lui, par surcroît, si l'on place les gens dans un cadre culturel chrétien. La critique serait aisée de relever l'incohérence flagrante de ce raisonnement ; de démontrer que c'est mettre la charrue avant les bœufs, et surtout que l'Eglise séparée du Christ - lequel n'est quasiment jamais mentionné dans l'ouvrage - n'a évidemment aucune consistance ; que c'est vouloir les fruits de l'arbre du christianisme sans ses racines ni sa sève. Mais reprocher à Zemmour une simple erreur de stratégie ou de raisonnement me semble très insuffisant. Il faut dire, surtout, en quoi ce livre est tout simplement anti-chrétien :


Pour commencer, on retrouve chez Zemmour ses habituelles qualités de journaliste, sa passion érudite pour l'Histoire de France, tout autant que la déformation professionnelle qui sclérose sa pensée et le rend incapable d'élargir son analyse au-delà de ses obsessions habituelles. Au final, il parle de l'Eglise comme le font les éditorialistes de BFM ou de France Inter : qu'ils soient pour ou contre elle, ils sont incapables de l'évaluer autrement qu'ils le feraient pour un parti politique - sa bonne santé reposerait sur le nombre de fidèles, leur sociologie, on ne s'intéresse qu'à son positionnement sur des questions sociétales, économiques, politiques etc. Semblant tout ignorer de ce qu'est la spiritualité, Zemmour réduit la religion à une communauté politique et culturelle, qui vit et se bat pour elle-même - sa survie, son expansion. Et dès qu'il se risque en dehors de son prisme de lecture, il se révèle, sans surprise, nul en théologie. Il suffit de se référer, là-dessus, aux différents prêtres qui ont déjà rédigé des critiques sur l'ouvrage et qui sont tous consensuels sur la redondance d'erreurs et de contre-vérités théologiques - l'ancien Vicaire général du diocèse de Paris, le père de Sinety, parle d'une "kyrielle d'hérésies qui auraient valu à l’auteur, dans des périodes dont il se dit nostalgique, des condamnations graves et solennelles".


Si Eric Zemmour se permet à ce point d'instrumentaliser la théologie chrétienne pour la plier à son idéologie, c'est probablement d'abord par méconnaissance. Mais c'est aussi typique de cette catégorie bien connue de la droite dite chrétienne qui rompt ostensiblement avec le Premier Commandement du Décalogue, et substitue à Dieu une idole qui lui semble très proche, à savoir la civilisation chrétienne. Dieu devient pour le polémiste un instrument au service de l'avènement de cette idole, et la chrétienté, sacralisée à la place du Christ, devient le nouveau dieu. Or le chrétien sait, lui, qu'on n'adore que Dieu, et rien d'autre. Les réalités humaines, dès lors qu'on les sacralise, sont toujours idoles, y compris celles qui sont en soi très bonnes et qui peuvent mener à Dieu, comme l'est la chrétienté - encore que même sur ce point, de nombreux auteurs des époques du christianisme triomphant, comme Bloy ou Kierkegaard, ont souvent dit combien il était difficile d'être authentiquement chrétien quant le christianisme devient majoritaire et donc mondain. C'est un phénomène très classique chez les agnostiques et les athées, qui croient souvent s'être débarrassé du sacré en abjurant les religions, alors qu'ils les ont simplement troquées contre d'autres sacrés - l'argent, le matérialisme, la Technique, les Droits de l'Homme, la Révolution, et tant d'autres. Qu'on le veuille ou non, tout Homme a un rapport au sacré, et il est toujours dangereux qu'il n'en ait pas conscience.


Il y a enfin un dernier point fondamental sur lequel Zemmour ne peut pas être suivi par les chrétiens : il a peur. Peur pour le sort du christianisme, peur pour l'avenir de sa civilisation, peur pour sa place dans le monde. Peur que le Dieu chrétien soit vaincu par ses ennemis - le dieu de l'Islam et le nihilisme athée, en l'occurrence. Les chrétiens, bien sûr, peuvent avoir peur, mais leur foi leur interdit d'avoir peur pour eux-mêmes, et encore moins pour Celui qu'ils annoncent. Ce qu'ils professent, c'est que le Christ a déjà vaincu la mort, qu'il est déjà ressuscité. Dieu est plus fort que le Mal, et sa Lumière terrasse les ténèbres. La première lettre de St Jean le dit sans ambages : "Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. [...] Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte" (Jn 4, 16-18). La seule chose qui doit inquiéter les chrétiens, et très sérieusement, c'est leur pêché. C'est d'être, par leurs paroles ou leurs actes, un contre-témoignage du Dieu qu'ils professent. Pour le reste, ils savent que Dieu est de toute façon vainqueur, y compris quand ces victoires prennent l'apparence de défaites aux yeux des Hommes (tout comme Léon Bloy qualifiait la Passion du Christ de "faillite apparente de la Rédemption").

A cet égard, Zemmour n'a même pas retenu la principale leçon théologique de l'histoire juive qu'il a pourtant dû davantage étudier, et qui est reprise dans l'Ancien Testament : le peuple juif est le seul a avoir conclu de ses défaites face à l'Ennemi - le dieu Baal, l'exil à Babylone -, non pas que son Dieu serait plus faible que celui du camp adverse - auquel il conviendrait alors de se convertir -, mais qu'il a trahi par son pêché l'Alliance que Dieu avait noué avec lui. La colère du Dieu vétérotestamentaire ne provient jamais du Mal provenant de l'extérieur - l'Ennemi, par définition, n'est pas encore converti -, mais bien toujours du pêché de son peuple, qui le renie ou ne l'écoute pas.


Pour conclure, notons que même sur le plan seulement historique, la théorie de Zemmour est contredite par les faits. Prenons le récit de la vie des premiers chrétiens : ceux qui ont construit la civilisation chrétienne, depuis les Douze et Saint Paul jusqu'à convertir l'Empire Romain tout entier, ont vécu très exactement à l'inverse de ce que recommande ici l'auteur. Loin de vivre comme une force politique ou culturelle, loin d'organiser des manifs et des partis, loin de lutter pour eux-mêmes ou pour une patrie, les premiers chrétiens n'ont rien fait d'autre que de vivre selon le Christ parmi leurs semblables, en les interpellant par leur conduite, leur mode de vie et leur témoignage de foi. Quitte à passer parfois, dans la confiance, par le martyr - une étape dont monsieur Zemmour se passerait bien. Le "sursaut chrétien", que le polémiste appelle de ses vœux, n'adviendra qu'en vivant comme le décrivait déjà la lettre à Diognète au IIe siècle, que l'auteur ferait bien de méditer :

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.
Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On ne les connaît pas, mais on les condamne ; on les tue et c’est ainsi qu’ils trouvent la vie. Ils sont pauvres et font beaucoup de riches. Ils manquent de tout et ils ont tout en abondance. On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. On les calomnie, et ils y trouvent leur justification. On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, on les punit comme des malfaiteurs. Tandis qu’on les châtie, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie. Les Juifs leur font la guerre comme à des étrangers, et les Grecs les persécutent ; ceux qui les détestent ne peuvent pas dire la cause de leur hostilité.
En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde. L’âme invisible est retenue prisonnière dans le corps visible; ainsi les chrétiens : on les voit vivre dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans que celle-ci lui ai fait de tort, mais parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs ; de même que le monde déteste les chrétiens, sans que ceux-ci lui aient fait de tort, mais parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs.
L’âme aime cette chair qui la déteste, ainsi que ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les déteste. L’âme est enfermée dans le corps, mais c’est elle qui maintient le corps; et les chrétiens sont comme détenus dans la prison du monde, mais c’est eux qui maintiennent le monde. L’âme immortelle campe dans une tente mortelle: ainsi les chrétiens campent-ils dans le monde corruptible, en attendant l’incorruptibilité du ciel. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif; et les chrétiens, persécutés, se multiplient de jour en jour. Le poste que Dieu leur a fixé est si beau qu’il ne leur est pas permis de le déserter.
Wlade
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le 1 nov. 2025

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