La Nature exposée d’Erri De Luca est le récit d’un homme qui refuse de s’exposer, que ce soit comme passeur de clandestins choisissant de leur rendre l’argent après la traversée de la frontière, ou comme artiste, préférant l'anonymat à la reconnaissance. Dans les deux cas, son choix de ne pas s'exposer rencontre obstacle ou hostilité : contre son gré, un écrivain qu’il a aidé raconte son geste de passeur humaniste, ce qui lui vaut le bannissement du village par les autres passeurs ; quant à son choix d'artiste, on apprend dans un flashback qu'il lui valut d'être quitté par une femme qui ne supportait pas de le voir refuser de se faire reconnaitre.
Or c’est cet homme qui va exposer la « nature » du Christ, autrement dit son sexe, à la demande des autorités ecclésiastiques, qui souhaitent retirer le pagne ajouté après-coup sur une sculpture réalisée par un jeune artiste un siècle plus tôt. En italien, natura peut désigner par euphémisme les organes génitaux (source : Treccani), ce qui ne me semble pas attesté pour nature en français ; mais la traductrice, Danièle Valin, n’avait pas d’autre choix, si elle voulait préserver la densité du titre, que de garder le mot malgré la perte de cette nuance lexicale en français.
Sensible aux rencontres – des gens (qu’il aime croiser et aider) comme des choses de la nature (dont il fait des supports pour son travail artistique, ou artisanal, comme il préfère dire) –, il va aller littéralement à la rencontre de la sculpture, mais aussi du sculpteur et du sujet lui-même, le Christ, pour comprendre les raisons de la représentation de cette légère érection qu’il découvre une fois le pagne enlevé (et le sexe avec lui). Cette érection peut évoquer dans l'esprit du lecteur à la fois la proximité troublante entre souffrance ultime et jouissance (celle qu'explorait Georges Bataille) et le désir que pouvait susciter ce Christ au corps parfait, y compris dans les traits de la souffrance, quand les deux sculpteurs se prenaient eux-mêmes pour modèles de leurs œuvres…
Car si cet homme ne s'expose pas, c’est qu’il se fond dans les autres – gens et choses. C'est le ressort de son identification, croissante, au sculpteur et au Crucifié. Identification et imitation se confondent, dans le geste de L'Imitation de Jésus-Christ. Mais il ne fait, lui, que reproduire l’identification-imitation du sculpteur dont il retravaille la statue : « J'imite l'imitateur », dit le narrateur, poussant loin la démarche, du reste, comme dans un « corps à corps », pour reprendre son expression à la fin du récit. De même que le jeune sculpteur un siècle plus tôt avait utilisé son corps comme modèle pour sa statue, jusqu’à vivre au plus près la souffrance du Crucifié par les poses qu’il prenait, de même le narrateur, qui prend son sexe comme modèle pour refaire la partie perdue, veut marquer dans sa chair cette identification-imitation en prenant la décision de se faire circoncire.
La femme qu’il rencontre au cours de cette aventure mystico-artistique se voit aussi comme une imitation de la femme qu’avait connue le narrateur jadis. Comme si chacun n’était qu’imitation d’imitations, ce que traduit formellement l'absence de noms donnés aux personnages, car leur identité les dépasse. Cette cascade d'imitations est la forme humaine de la transmission d’une manière d’être au monde – répondant, sur le plan des relations entre les êtres, à la continuité du vivant que le roman célèbre par ailleurs.
Dans cette enquête sur une sculpture, un sculpteur, un crucifié, les croyants de toutes religions et… sur soi, le narrateur embarque le lecteur très concrètement, par un procédé particulier : dans les dialogues, le propos de l'interlocuteur est entre guillemets, mais pas la réponse du narrateur, qu’il assortit parfois d'un commentaire de son propos ou du contexte ; cette forme singulière de discours direct libre met le lecteur (présent) sur le même plan que l'interlocuteur (passé). Et ce passage des frontières discursives n’est qu’un signe de plus du passage ultime – de la vie à la mort et inversement – que symbolise le passage des crêtes par le passeur et celles et ceux qui l’accompagnent, au risque de leur vie.
Ce court roman offre une écriture ciselée, à l'image du travail du sculpteur, au service d'un récit qui nourrit la réflexion. Malheureusement, s'il se lit d'abord avec émerveillement, il peut susciter un agacement croissant – comme souvent chez Erri De Luca – lorsque l'exposition des êtres et des expériences le cède peu à peu à celle de vérités convenues qui confinent à la fadeur moraliste.