Le meilleur hommage qu'on puisse rendre à Stephen King (et derrière lui, à tous les artisans de la littérature fantastique ou d'horreur, Clive Barker, Dean R. Koontz, Graham Masterton...), c'est de réussir un roman qui tienne son auditoire sur le qui-vive de la première à la dernière page, un roman qu'on dévore d'une traite, et dont les héros et les atrocités qu'ils doivent affronter continuent de hanter le lecteur, longtemps après qu'il ait refermé le livre. C'est là la marque des grands conteurs, et c'est le tour de force accompli par Jean-Baptiste Del Amo avec cette Nuit Ravagée, variation réussie sur le thème du Ça de King ou du thriller SF antarctique The Thing, de John Carpenter. En effet ici le mal est protéiforme, son origine est incertaine, il peut se matérialiser sous la forme de votre pire angoisse ou de votre désir le plus secret pour vous appâter, vous manipuler ou tout simplement vous occire, plutôt salement de préférence.
Car c'est ici que Jean-Baptiste Del Amo fait preuve d'intelligence : son roman n'est pas un pastiche distancié et condescendant, à la française, d'un genre généralement anglo-saxon et considéré comme mineur voire peu fréquentable. L'auteur embrasse généreusement les figures imposées du roman d'horreur, et d'un style bien précis : le body-horror. Et s'il parvient à délivrer un message, une analyse sociale voire politique, c'est à travers ces figures qu'il respecte et honore, et non malgré elles. Del Amo ne se réfugie jamais derrière le second degré ou le sarcasme. Avec beaucoup d'imagination, de sophistication voire une pointe de sadisme jubilatoire, il s'applique donc à dépeindre, d'une écriture très précise et graphique, les terribles mutations physiques et psychiques subies par ses personnages, en une sorte de rituel initiatique particulièrement cruel, dont on n'est jamais certain qu'il puisse se conclure heureusement.
Les mises à mort et les scènes choc, nombreuses et souvent très gore, convoquent l'esthétique du slasher, en la transposant des suburbs pavillonnaires étasuniennes aux lotissements plus ou moins cossus où les gosses de la classe moyenne du sud-ouest de la France s'emmerdent, fument des clopes et des joints pour échapper au monde des adultes qu'ils méprisent, et découvrent anxieusement leur sexualité. L'ombre de Freddy Krueger plane bien entendu sur une intrigue onirique à souhait, ainsi que l'ambiance paranoïde et sournoise de films de contamination alien tels que L'Invasion des Profanateurs. Cette ambiance Jean-Baptiste Del Amo la maîtrise de toute évidence parfaitement, et la met à profit pour plonger le lecteur dans un univers hanté par la peur de l'autre tout proche, du voisin dont l'apparente normalité peut dissimuler d'abominables secrets, jusqu'aux membres de la famille dont on finit par ne plus discerner s'ils sont encore humains ou contaminés, ni même de ces deux états lequel est préférable.
La Nuit Ravagée est un roman sincère, intelligent, qui assume ses références à 100% et plonge le lecteur dans l'univers halluciné d'un Lovecraft hypersexué, où les angoisses, les traumas et les fantasmes adolescents prennent corps de la pire des façons, où le rêve et la réalité fusionnent jusqu'à devenir indiscernables, en un jeu de miroirs à la Philip K. Dick dont on ressort lessivé, hanté pour longtemps par une histoire qui métaphoriquement est celle de toute une génération, et des innombrables monstres qu'elle a dû affronter sans la moindre certitude de ne pas y laisser sinon sa vie, du moins son âme.