Quel plaisir de retrouver la plume de Thibaut Giraud - plus connu sous le nom de Monsieur Phi - dont les travaux de vulgarisation m’ont initié et donné goût à la philosophie. Ses séries Grains de philo et PhilosopherView étaient pour moi de véritables portes d’entrée vers une réflexion claire, ludique, structurée et exigeante de la philosophie.
Sa chaîne YouTube, que je recommande sans réserve, aborde une grande variété de thèmes - liberté, justice, morale, langage, esprit - toujours avec une rigueur scientifique et donc une méfiance constante à l’égard des raisonnements faciles, voire des théories déjà réfutées et pourtant encore trop médiatisées (ex: vitalisme ou dualisme non interactionnisme). Docteur en philosophie du langage, Thibaut Giraud se distingue de nombreux commentateurs médiatiques par une approche rationnelle, méthodique, argumentée et très sourcée. C’est précisément ce qui fait de lui, à mes yeux, l’un des meilleurs vulgarisateurs de philosophie en France : il ne cherche ni l’esbroufe ni la posture professorale, il traite la philosophie comme une démarche intellectuelle rationnelle, épistémique, rigoureuse, ancrée dans le réel et attentive aux enjeux contemporains.
Avec La parole aux machines, Giraud propose un petit bijou d’intelligibilité. Il y explique pourquoi un modèle de langage n’est pas qu'un bête “compléteur de texte”, mais une architecture capable de manier le langage naturel d’une manière qui, jusqu’à récemment, semblait réservée aux humains. Pourtant, comme le résume l'auteur, ces modèles LLM - dont l'agent conversationnel ChatGPT est l’exemple le plus connu - sont des réseaux de neurones entraînés, par un apprentissage auto supervisé, sur d'énormes corpus de données à l'unique tâche de prédire le prochain mot. Une tâche qui paraît triviale, mais qui suffit à produire des interlocuteurs artificiels capables de générer des textes cohérents, variés, inédits et adaptés au contexte et à la demande de l'utilisateur. Giraud expose avec clarté les mécanismes fondamentaux sous-jacents : machine learning, deep learning, apprentissage supervisé, auto‑supervisé, par renforcement, RLHF, l’influence majeure des prompts, mécanismes des hallucinations (un phénomène aussi caractéristique du comportement humain), etc...
Ces dernières années ont été révolutionnaires pour les LLM et c’est allé extrêmement vite. L’auteur revient sur l'évolution - à pas de géant - des différents modèles et leurs implications, en montrant comment, en moins d’une décennie, nous avons perdu le monopole du langage. L’essai se distingue par la richesse de ses enjeux philosophiques : quelles interactions entre le corps et l’esprit ? Que signifie réellement comprendre ? Faut-il redéfinir des notions fondamentales comme la pensée, le raisonnement, la conscience, la morale à l’ère des modèles de langage ? Sur ces points, Giraud s’appuie, entre autres, sur le fonctionnalisme pour montrer comment, selon certains critères, un LLM pourrait être dit “pensant” ou “ayant une forme de conscience”. Ces thèses sont éminemment philosophiques, elles appartiennent au champ de la discussion théorique, et Giraud sait les croiser au regard de la technologie émergente d'intelligence artificielle, et notamment des grands modèles de langage (LLM).
Loin des discours alarmistes ou caricaturaux qui saturent l’espace médiatique, Giraud propose un regard mesuré, prudent, pédagogique, scientifique, et lucide sur les capacités réelles des LLM. Et disons le clairement : les capacités des LLM de ces dernières années sont absolument surprenantes. Pour autant, l’auteur ne nous alerte pas moins sur les dangers potentiellement catastrophiques que l’IA pourrait causer à l’humanité (en s’appuyant sur les conclusions de la communauté scientifique de pointe à ce sujet).
En somme, il démontre que leur évolution rapide oblige à repenser notre vision anthropocentrée des capacités intellectuelles et de certains fondements de la philosophie de l’esprit. En cela, son ouvrage tranche avec les commentaires superficiels qui dominent encore les plateaux TV dès qu’on parle d’intelligence artificielle. T. Giraud met en lumière la vraie nature du bouleversement en cours, sans exagération ni démagogie, mais avec une profondeur et une justesse conceptuelle rare en ce début du 21 ème siècle.