Mariés depuis six ans, Sôsuke et Oyone forment un couple uni. Ils vivent l’un pour l’autre, en parfaite osmose. Sôsuke ayant été amené dans sa jeunesse à interrompre ses études, il est aujourd’hui un petit fonctionnaire au travail mal rémunéré. Mais pour les deux époux, peu importe si le toit fuit ou que l’argent manque pour une nouvelle paire de chaussures. Peu importent la routine, la monotonie du quotidien, la quasi absence de relations sociales dans ce Tokyo pourtant si animé de la fin de l’ère Meiji. Ces deux-là se suffisent à eux-mêmes, formant une seule âme pour deux corps, comme deux gouttes d’huile qui, rejetées par l’eau, se seraient rejointes pour former une seule goutte ronde, à jamais indivisible.
Mais alors, pourquoi ne peuvent-ils être pleinement heureux ? Pourquoi cette passivité, cette résignation, ce découragement qui ronge leur existence comme un cancer? Serait-ce à cause du caractère trop velléitaire de Sôsuke, enclin à la neurasthénie et à la procrastination? Ou de la santé fragile d’Oyone ? Ou encore, à cause de cette nouvelle responsabilité qui incombe bien malgré lui à Sôsuke lorsqu’il doit prendre en charge son jeune frère Koroku, toujours aux études ? Ou faut-il incriminer ce manque que tous deux ressentent parfois devant leur maison vide d’enfant ?
Tout l’art de Sōseki réside dans le dévoilement progressif des drames et des secrets douloureux qui ont assombri à jamais la vie de Sôsuke et d’Oyone. C’est ainsi que, de fil en aiguille, il nous mène à la raison qui a fait d’eux des exclus, des amants maudits auxquels le destin, tout comme la société, a fait payer durement leur crime, des êtres déchus devant s’accommoder tant bien que mal du poids de leur culpabilité. L’amour immense et funeste qui les lie et auquel jadis, tels les héros d’une tragédie antique, ils n’ont pu que succomber les a condamnés à la solitude, au remords, à la souffrance, à l’immobilisme. Incapables de réparer la faute qu’ils ont commise, ni même, dans le cas de Sôsuke, d’affronter les fantômes du passé, ils ne peuvent franchir la porte du bonheur. Peu importe qu’à la fin du roman, les problèmes ponctuels du couple soient résolus et que le printemps renaisse. Car, comme le dit Sôsuke, l’hiver ne tardera pas à revenir.