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Ce qu'il y a d'intéressant dans la littérature étrangère, c'est qu'elle permet parfois de mettre des mots sur certains morceaux d'humanité que notre propre culture a du mal à penser parce qu'ils sont perçus comme profondément immoraux. C'est un décalage des tabous qui nous force à remettre en perspective notre dégoût. La Prostituée est un texte qui nous invite à regarder en face la partie la plus animale en nous et comment celle-ci est exploitée pour maintenir l'ordre établi, mais c'est également un miroir vers une part sombre et difficile à accepter de la masculinité. Ce bref récit m'a sauté à la gorge, m'a fait prendre conscience et d'un mécanisme que je vivais tous les jours. Ce mécanisme fonctionne en trois étapes assez claires dans le petit texte : la Pulsion, la Révulsion, la Révolution.
La pulsion, c'est ce qui nous attire instinctivement, des réflexes primitifs qui remontent aux premiers protozoaires à avoir frétillé dans l'océan et sans lesquels ils seraient un amas de molécules complexes comme les autres. Et la première de toutes ses pulsions, c'est la reproduction. Manger, stocker, dominer, s'enfuir sont secondaires. Certains papillons de nuit ne se nourrissent même plus dès l'âge de la maturité sexuelle atteint et les mâles mantes religieuses sacrifient leur vie à cette pulsion, si bien que s'ils pouvaient parler, ils affirmeraient face aux penseurs vitalistes qu'il y a une chose supérieure à la vie : la reproduction.
C'est donc très naturellement, et sans doute sans les réflexions que m'inspire son œuvre, qu'Hayama Yoshiki nous fait ressentir cette pulsion en nous mettant dans la peau d'un homme, un jeune marin, alpagué au détour d'une rue par des proxénètes qui l'invite à rencontrer une prostituée. Après une vague protestation, notre héros s’exécute et, malgré le sordide de la situation, la saleté du décor et de la femme, qui parait morte au début et dont le consentement est plus que douteux, il hésite. Et c'est cette hésitation, cette brève mention du regard qui reste attiré vers l'entrejambe de la prostituée qui sauve ce texte, qui en fait plus qu'une métaphore pas très originale ni très fine de l'exploitation capitaliste. Malgré tout, malgré la misère, les risques hygiéniques évidents et l'exploitation d'une femme agonisante, la pulsion de reproduction s'exprime quand même. On est amené à penser que si la pièce était un peu plus propre, la prostituée un peu plus vive ou le lit un peu plus doux, le narrateur aurait sans aucun doute cédé à sa pulsion de reproduction. Une seule chose, une force plus grande que sa pulsion, l'en empêche.
La révulsion, terme que j'emploie pour désigner le stade suprême du dégoût, une émotion qui tire sans doute son origine loin, lorsqu'il s'agissait, par exemple, d'éviter de s’empoisonner en mangeant une carcasse. Comme la peur, c'est à l'origine un instinct de conservation. La révulsion est la force contraire d'une pulsion, la conscience que l'on s’apprête à commettre un acte profondément antisocial, qui nous coûtera sans doute d'être bannis du groupe (et donc de voir sa survie largement compromise). Notre protagoniste ressent ce profond dégoût, renforcé par les conditions particulièrement sordides qu'on lui propose pour s'accoupler, mais également, à mon avis par sa vision de ce qui est socialement acceptable, par le sentiment qu'on exploite ses pulsions les plus antisociales à des fins anti-sociales. Je me suis énormément identifié au personnage, car sa révulsion est également la mienne : combien de fois je me suis trouvé esclave de mes pulsions, esclavage renforcé, exploité par la société capitalisme. En encourageant la surconsommation de tout, au mépris de toute volonté de faire société (avec les humains et tout le reste), elle pousse à m'abandonner à une pulsion par crainte de manquer, par désespoir surtout, mais surtout par négligence, les beaux emballages faisant oublier l'horreur d'une situation (c'est d'ailleurs la laideur nue, brutalement honnête de la scène de La Prostituée qui permet la révulsion du personnage). Manger trop et mal quand d'autres sont affamé. Stocker quand certains n'ont rien. Chercher le plaisir charnel sur des sites où les conditions de production n'ont sûrement pas grand-chose à envier au texte de Yoshiki, mais où le blanc des draps et la caméra 4k font illusion.
Une fois la révulsion passée, il reste deux possibilités (deux pilules diraient certains). Considérer que ce ne sont là que des pulsions naturelles, que le monde est ainsi fait et accepter de vivre dans ce monde l'esprit tranquille ou suivre la conviction que nous valons mieux que ça. C'est la voie que choisie le protagoniste dans la dernière partie du texte qui appelle à la révolution contre l'exploitation de l'homme par l'homme (ou plutôt devrais-je dire en l’occurrence de l'exploitation de la femme par l'homme). C'est la voie que je choisis aussi, révolté contre mes propres pulsions anti-sociales.
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Créée
le 15 févr. 2024
Modifiée
le 23 juin 2025
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