J’ai récemment fini de lire « La Route de la Servitude » de Friedrich Hayek, qui m’a inspiré plusieurs réflexions et critiques que je vais concilier ici.
Le livre a été écrit en 1944 en pleine guerre, pour tenter de réhabiliter la philosophie libérale en crise face aux régimes totalitaires. L’auteur se désole de voir le vent tourner en Angleterre, où ce qu’il appelle le « planisme » prend de plus en plus d’ampleur. Ce planisme correspond à une planification des activités économiques au sein de la société, décidée par une autorité centrale. Il accuse les tendances au planisme d’avoir mené au pouvoir les nazis en Allemagne et les bolcheviks en URSS, et considère qu’un tel mode d’organisation centralisé ne peut mener qu’au totalitarisme. Il oppose à ce totalitarisme la philosophie libérale de tradition essentiellement anglaise, comme les écrits d’Adam Smith ou John Locke, qui est selon lui constitutive de l’esprit d’Europe occidentale et a permis sa prospérité. Ce qui m’intéresse ici, c’est d’analyser les failles de ce libéralisme, en nouvelle crise aujourd’hui, et de voir si on peut trouver des solutions.
Pour Hayek, le fond du problème dans le planisme, c’est qu’il suppose un bien commun qui nécessite de tout lui sacrifier pour sa réalisation. Dans les faits, les individus ne sont jamais tous d’accord sur la désignation d’un tel bien commun. Cela suppose donc qu’une autorité centrale arbitre et planifie la société de sorte à assurer la réalisation de l’objectif visé, en écrasant au besoin les volontés opposées. Ce mode de fonctionnement implique de confier le pouvoir à un petit groupe d’individus qui agira dans la défense d’intérêts particuliers. Quand bien même le gouvernement serait soutenu par une majorité des citoyens, il pourrait être vecteur d’oppression pour les minorités et donc être constitutif d’une tyrannie de la majorité.
En effet, un tel gouvernement agirait de façon discrétionnaire, puisque son but n’est pas de respecter des principes mais simplement d’appliquer un plan. Dans la société planiste, la fin justifie les moyens.
L’idéologie libérale défendue dans le livre vise une société dans laquelle on exerce le moins de coercition possible sur les individus. Contrairement au planisme, elle ne part pas du haut ou du tout, mais de l’individu qui est sa propre fin. L’idéal recherché est la liberté individuelle, et son ennemi est le pouvoir. Cela implique que la force publique ne programme pas l’activité économique mais qu’elle se mette avant tout au service d’un cadre qui optimise la libre concurrence entre les différentes forces sociales. Hayek appelle cela la règle de la loi : celle-ci doit être conçue d’une façon à ce qu’aucun individu ou groupe déterminé ne puisse être avantagé ou désavantagé, un peu sur le principe du voile d’ignorance de Rawls. Une fois ce cadre en place, les individus sont laissés libres d’agir comme bon leur semble et de suivre leurs propres objectifs plutôt qu’un plan organisé par le haut. Il n’y a donc pas de bien commun, pas d’objectif social particulier visé par la société dans son ensemble, mais une somme d’individus dont l’action est coordonnée de façon décentralisée via la règle de la loi et le marché.
Hayek a cette phrase pour résumer cette opposition « il n’y a que deux possibilités, soit un système dirigé par la discipline impersonnelle du marché, soit un autre dirigé par la volonté de quelques individus ». Si Hayek est bien conscient qu’un simple laissez-faire est contreproductif et mène à la formation de monopoles, en réalité, un cadre ne faisant qu’assurer la libre-concurrence ne peut pas se détacher des dynamiques de pouvoir. Dans les faits les individus chargés de construire ce cadre seront tout aussi biaisés que n’importe quel planiste. De plus, quand bien même ce cadre serait tombé du ciel et parfaitement neutre, il amènerait toujours à favoriser les mieux adaptés qui pourraient ensuite en prendre le contrôle, ou le supprimer, ce qui nous ramène au problème précédent. Un vrai cadre libéral conséquent doit donc être mis à jour régulièrement s’il veut dissiper le pouvoir de manière pérenne, mais selon quelles modalités ?
Autre problème : si la décentralisation par le marché permet d’éviter la tyrannie, elle n’est pas pour autant une bonne vectrice de l’information à elle toute seule. Cela vient du fait que les individus isolés n’agissent pas de la même façon que s’ils se coordonnaient. Par exemple, une grève ou un boycott a peu de sens et présente même des risques sans coordination, mais peut avoir un fort impact dans le cas contraire. Or le marché seul ne permet pas de deviner les intentions des gens. Il sera donc inefficace dans une société atomisée où toute décision se prend à l’échelle de l’individu.
« There is no society », disait Margaret Thatcher, qui s’est fortement inspirée des écrits de Hayek, et c’est peut-être là que se situe le cœur du problème. Même si l’on considère l’individu comme une fin en soi, il ne s’ensuit pas qu’il peut être totalement isolé de la société dans laquelle il évolue. Défendre le marché comme processus d’organisation sociale, c’est nier aux individus leur capacité à s’organiser comme communauté, à délibérer et choisir ensemble un destin commun.
Tout comme Hayek, je pense qu’il est très dangereux de décréter un bien suprême qui devra ensuite être imposé à tous. Mais cela ne signifie pas pour autant que la communauté est inexistante. La société de marché de concurrence, dans son fonctionnement actuel, ne permet pas d’en rendre compte. En réalité, le fait communautaire existe toujours mais, étant divisé, il se réorganise à petite échelle. Dans le domaine politique, cela se traduit par des revendications particularistes, où des groupes minoritaires cherchent avant tout leur propre intérêt. C’est particulièrement visible aux États-Unis où l’individualisme est bien avancé de par sa culture anglo-saxonne. Dans ce pays on observe une société clivée, non pas seulement entre des individus mais bien entre des groupes entiers de personnes dont on pourrait parfois croire qu’ils ne partagent pas une réalité commune. Cette situation ne pouvant durer bien longtemps, une majorité finit par s’imposer pour le retour d’un pouvoir fort. L’ironie du sort veut donc qu’une société libérale se termine par le totalitarisme qu’elle cherchait à combattre.
C’est à mon avis comme cela qu’il faut voir la nouvelle élection de Donald Trump aux USA, mais également de nombreux partis nationalistes dans les pays européens. Les pays d’Europe qui ne sont pas encore tombés de l’autre côté sont quasiment tous gouvernés par une « démocratie minoritaire », où une coalition qui ne représente pas la moitié de la population confisque le pouvoir, comme c’est le cas en France depuis 2022. Cela ne peut que mal finir.
Y a t-il une façon d’échapper à ce destin funeste ? L’erreur des libéraux a été de penser qu’en divisant le pouvoir, on le ferait comme disparaître. En réalité, il se réorganise constamment à son échelle. La question à se poser est donc plutôt : comment ordonner le pouvoir si le centraliser nuit aux minorités, et le dissiper nuit à la majorité ? Comment fixer un cadre de façon effective ? Et comment s’organiser pour éviter une société atomisée sans contrevenir à la liberté individuelle ? Pour moi, il faut une synthèse via des institutions servant d’organe de coordination. Elles devraient permettre d’autres formes de délibération, qui donnent une voix à tous mais qui empêchent en même temps le pouvoir d’être délégué à une autorité particulière dont il soit impossible de le lui retirer plus tard. Les technologies numériques peuvent être une bénédiction dans cette démarche, couplées à des référendums citoyens et un contrôle accru du personnel politique. En multipliant les débats, les intervenants et les sources d’information le plus possible, on pourrait augmenter le niveau de connaissance des citoyens de sorte à ce que la société puisse s’organiser de la façon la plus décentralisée possible.
(De plus, j’ai une opinion assez partagée sur la planification en elle-même. Celle-ci a plutôt bien fonctionné en France d’après-guerre, et est efficace en Chine aujourd’hui. Mais je n’en sais pas assez pour en tirer des conclusions intéressantes pour le moment, affaire à suivre.)