Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

Que les gardiens du temple debordien pardonnent ma culture lacunaire de prolétaire et mon audace d’avoir un avis sur La société du spectacle et sur son auteur. J’ai lu ce livre alors que j’étais préposée de campagne (factrice rurale) et j’avoue que cela ne m’a pas aidée à voler les framboises trop proches du grillage de certains jardins. « Pour savoir écrire il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre : voilà ce que le prolétariat devra apprendre d’une seule opération, dans la lutte révolutionnaire », affimait Debord. Je n’ai pas attendu sa lutte révolutionnaire pour lire sans le savoir, et cela sans marxiste autorisation. Est-ce parce que Debord était dyslexique que j’ai eu l’impression parfois qu’il choisissait les mots au hasard, ou parce que je suis lente de la comprenaise ? Je l’ai relu une deuxième fois, à Cuba, au paradis du socialisme irrrrévocable, réédité dans la prestigieuse Collection Blanche de Gallimard (quelle consécration posthume !), et je l’ai offert à la bibliothèque de l’Institut Central des Sciences Pédagogiques de la Havane qui m’a diplômée en littérature et en culture contemporaine cubaine : aucun universitaire n’avait jamais entendu parlé de l’auteur ni de son œuvre.

Dans La société du spectacle, le pape du situationnisme Guy Debord, synthétisant Rimbaud, Lautréamont, Hegel, Feuerbach et Marx, pose les bases d’une critique novatrice en analysant avec beaucoup de cohérence l'aliénation suivante : pourquoi sommes-nous spectateurs de notre existence et non acteurs, et de plus ancrés dans un processus généralisé de spectacularisation du monde qui nous entoure et auxquels les médias contribuent ? Dominé par le capitalisme dans son travail comme dans ses loisirs, l'homme est figurant de sa vie, regardeur de son existence, séparé de sa réalité au lieu d'en être l'acteur et le constructeur. Au-delà d’une consommation passive, c’est bien une société entière qui est organisée autour de représentations.

Dans cet essai philosophique austère post hégélien, Debord propose le concept de spectacle existentiel, déjà approché par Marx, revoit le concept d'aliénation humaine et dénonce la fétichisation de la marchandise et ses conséquences. Inspiré des analyses du philosophe situationniste et marxiste Henri Lefebvre pour qui l'espace urbain est un terrain d'expérimentation révolutionnaire, mais aussi un espace de production de la société du spectacle, de la consommation et du contrôle social, Guy Debord considère que la société est une guerre (et en fin connaisseur du prussien Clausewitz, il créera une revue à diffusion très confidentielle, destinée de façon aristocratique à des élus influents pour les rallier à sa debordienne cause). Si la part de critique négative de la société marchande est majeure dans ce livre, la part positive de propositions est plus que réduite et se résume à revendiquer la mise en place de conseils ouvriers (id est : les soviets). Il n’empêche, La société du spectacle théorisée par Debord possède une dimension visionnaire dans son analyse de la société contemporaine et procède à une mise à nu drastique des vices d’un capitalisme totalisant.

Gauchiste radical sans réelle préoccupation pour les masses, Debord est surtout intéressé par l'Internationale situationniste, mouvement intellectuel élitiste (avec comme chez les surréalistes le culte du chef et la pratique de l'exclusion). Internationale dont il se dira fondateur, se qualifiant lui-même par la suite de "meneur des mouvements les plus extrémistes durant mai 68" puisqu'on est jamais mieux servi que par soi-même, niant toutes les autres tendances de gauche alternatives (et fort intéressantes) ou apolitiques qui sont descendues dans la rue, à Paris comme en province. Précisons qu'on ne doit pas à Debord le concept de situationnisme, mais à Henri Lefebvre et Gil Volman (le spectacle de Debord s'est chargé de le faire oublier).

Volontiers chahuteur dans le Paris des années 50, l’auteur de La société du spectacle a su mieux que quiconque faire du spectacle dans le champ médiatique et dans celui culturel parisien. Sa première femme Michèle Bernstein, rebelle et bourgeoise comme lui et qui lui servait de secrétaire (révolutionnaire oui, mais pas au point de changer la répartition sexuelle des tâches), finira chroniqueuse à Libé, tous deux entretenus par l'argent du père Bernstein. « Ne travaillez jamais» écrivait Debord : il s’y est appliqué puisqu’il travaillait peu et sera entretenu par différents riches mécènes dont le millionnaire impresario Lebovici (qui lui offrira un cinéma pour projeter ses films), après la dissolution du mouvement situationniste. On ne compte plus les palais à Florence, les villas de luxe sur la côte d’azur ou sur l’île de Ré dans lesquels Debord a résidé pour réfléchir à sa révolution. Pour finalement goûter aux joies d’être proprio d’une demeure en Haute Loire.

A la façon du dandy du 19ème siècle théorisé par Beaudelaire, Guy Debord a paradoxalement orchestré sa propre légende spectaculaire et sa postérité philosophique : "il faut créer tout de suite une légende à notre propos" écrit Debord dans sa correspondance. A force de pureté du discours, de respect de la ligne doctrinale et de critique tout azimut, Debord et son mouvement ont brillé par leur inaction (même si le situationnisme a influencé par la suite le monde des arts, de la politique, de la littérature ou du cinéma). Donc, pas de révolution debordienne en vue, à part quelques tags sur les murs de la fac de Nanterre en 68, tandis que les archives de l’œuvre critique de la civilisation capitaliste de Guy Debord ont été classées Trésor National par l'Etat français : un summum de consécration bourgeoise et institutionnelle.

En attendant d’assister au spectacle de la fin du monde, je conseillerais donc :

. de lire la correspondance de Debord, elle est en elle-même très révélatrice des mécanismes du spectacle debordien.

. de lire plutôt le belge Raoul Vaneigem et son situationnisme plus individualiste, critiquant radicalement la vie quotidienne : c'est plus poétique, plus optimiste, moins parisien donc moins ennuyeux, même si le situationnisme fait quelque peu figure aujourd'hui de meuble d'époque pour garçonnière de bachelier nanti. Bref, un patrimoine à préserver pour la construction mémorielle du situationnisme dans la vaste histoire du monde des idées.

Créée

le 21 avr. 2026

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Soph CH

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