Ce livre n'est pas le type de livre que j'ai l'habitude de lire et je ne savais pas par où commencer ma critique. Alors je vais commencer par moi.
Je me force à écrire des critiques sur chacune de mes lectures depuis 3-4 livres seulement parce que je me suis rendu compte que je ne savais plus dire 6 mois après le contenu ou même le ressenti que j'ai eu à la lecture du livre, juste une impression vague et Pouf plus rien. En lisant et en pensant à ma future critique je me suis mis à prendre un peu de recul sur mes lectures. Il faut dire que La tâche est ma critique la plus difficile à ce jour. J'avais presque fini le livre et je n'avais pas le moindre petit bout de début d'idée pour sa critique. Procédons donc par étape.
Style
Le style est direct et brut. Pas ou peu de chapitres, pas de cliffhanger en fin de livre. Pas de description "nature morte" ni même des paysages grandioses des montagnes des Berkshires. Rien que le nécessaire pour planter le décor et s'accorder quelques instants plus poétiques, sans fioriture. L'histoire même des personnages est amenée ici sans ambage, et sans emballage. Certains secrets de personnages sont éventés en une phrase, sans annonce ni sans suite derrière qui fasse dénoter cette information du reste du texte. Comme si l'intrigue au final n'était pas le plus important, au contraire des ressorts et interactions entre les personnages. J'ai aimé la vivacité des dialogues et la façon dont les personnages mêlent à la fois leurs pensées et leurs conversations. Un passage m'a marqué, la première fois que Lester Farley est dépeint à la première personne. Le rythme des phrases, courtes, concises, parfois confuses, on est en direct de ses pensées qui se cognent dans sa tête et rebondissent sans cesse. Je ne sais pas si c'est un procédé littéraire voulu mais plusieurs fois je me suis retrouvé perdu après un dialogue, est-ce que le personnage continue sur un monologue ou bien est-il en train de continuer dans sa tête ? Et c'est finalement la sincérité des personnages qui rend cet effet de flou. Je crois que c'est un des aspects les plus fondamentaux du livre puisque selon moi il nous parle de la vraie identité personnelle, comme dirait Freud, du moi.
Thème et message
Un des thèmes centraux du livre est pour moi l'identité ou la construction d'une identité. Il relie tous les autres thèmes abordés, la relation parent-enfant souvent sur laquelle on se construit (parfois en opposition), la sexualité, les normes sociales et la liberté individuelle, la littérature bien sûr. J'ai l'impression que le déroulement des évènements n'est finalement qu'un prétexte pour l'auteur de distiller ces messages. C'est très bien fait globalement et les personnages amènent les sujets de manière naturelle mais il y a quand même certains dialogues qui font faux (les profs de fac discutant de Bill Clinton et de Monica Lewinsky).
Coleman et Faunia se sont construits dans leur passé et avec leurs secrets comme tout un chacun, Delphine ou Mark sont encore en train de se chercher car ils ne se sont construits que par opposition et non pour suivre leur propre chemin de liberté, au contraire de Faunia et Coleman.
La sexualité sans limite et sans tabou des deux protagonistes est bien un élément central du récit, ce n'est pas des scènes de sexe pour rien, c'est l'élément qui les a relié avant qu'ils soient alignés sur le plan spirituel. Il y a tout de même quelques relents machistes dans le discours autour de la sexualité, une forme de domination non dite. On parle ici à maintes reprises de pipes mais pas un cunni en vue, est-ce un fantasme ou une maraude de Philip Roth lui-même ?
Chaque personnage ou presque au final cherche à s'émanciper des normes sociales qui les entourent et les oppressent que cela en devient presque caricatural. Pour être libre, il faut sortir des normes, mais cela vient à un coût.
Sur le dernier thème de la littérature, je ne suis ni lecteur de tragédie grecque, ni de Kundera, manque que je vais sûrement combler dans un futur proche, mais la plupart des références littéraires ou americano-américaines me sont passées largement au dessus. Ce livre n'a pas pour ambition d'être universaliste mais bien ancré dans son époque avec ses codes sociaux (puritanisme, rejet de la nouveauté, crédulité de l'information) propres.
Opinion
Certains romans modernes ou contemporains ne sont que des fresques pour la beauté (ou la laideur) de ce qu'il y a dessus. "La tâche" est l'exact opposé. Il amène à se poser des questions et à gratter la croûte car c'est là que se cache le trésor.
Sans être une révélation cosmique, ce livre m'aura fait reconsidérer qu'il ne faut pas forcément qu'il se passe énormément de choses dans un livre pour qu'il soit bon.