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le 14 janv. 2020
SuivreNi science ni conscience
La Vague est un livre culte, au programme, parait-il, de nombreuses écoles allemandes. A sa lecture, on devine assez vite pourquoi. Il relate de manière (trop) simple et facile à comprendre une...
Je suis venu à lire "la vague" parce qu'une collégienne de mes connaissances m'en avait parlé et j'en suis venu à donner ici mon avis parce que l'ouvrage est à son programme scolaire...
D'autres ont noté sur ce site que le roman est d'une grande médiocrité sur le plan littéraire : l'écriture est d'une platitude absolue, la psychologie des personnages et les mises en situation sont sans intérêt.... Bref, il n'y a pas à s'étendre sur ce point. On peut bien sur considérer qu'il s'agit d'un roman pour les jeunes et qu'il faut les intéresser à la lecture, et non les fatiguer avec des phrases compliquées, etc... Soit. Mais si tel est le cas, il conviendrait quand même de lire la couverture de dos des éditions Pocket, puisque M. Philippe Vallet nous indique que "ce best-seller, qui est devenu un manuel d'Histoire en Allemagne et un film, souligne qu'il est facile de se transformer en petit fasciste du jour au lendemain". Je ne suis pas certain qu'expliquer aux jeunes ados qu'un petit nazi sommeille en eux soit une chose bien anodine, à défaut d'avoir un début de commencement de réalité. Sait-on à l'Education Nationale que certains jeunes ne liront durant leur scolarité (et peut être pour certains durant leur vie) qu'une poignée d'ouvrage, et encore sous la contrainte du professeur? Cette accusation absurde et injuste d'erreurs ou de crimes passés est elle le seul souvenir que l'on veut leur donner de la littérature?
L'explication donnée par beaucoup quant au fait que le professeur Ross aurait cherché à illustrer son cours (i.e. à répondre à la question de Laurie) par son expérience est contestable. On peut tout aussi bien considérer qu'il s'agit d'une vengeance du professeur : ayant été pris en défaut par l'élève modèle (belle, intelligente et disposant d'un très fort soutien familial et donc inattaquable en quelque sorte), il conduit sa classe dans une voie sans issue en lui signalant qu'il s'agit de répondre à Laurie.... N'est-il pas évident qu'il ne répond pas à la question de Laurie alors que tant d'historiens ou de victimes du nazisme ont cherché à le faire? N'est il pas dit qu'il prend plaisir à diriger ses élèves? Qu'attend-on vraiment des jeunes qui ne pourront s'identifier à Laurie : une rébellion exacerbée et auto-destructrice? un faux-semblant de compréhension? rien du tout?
Car ce livre n'est à aucun moment :
- un livre sur des faits réels : l'expérience a t-elle seulement existé? Pour mélanger expérience et Californie des années 60/70, autant citer la biographie de K. Dick, le phénomène hippies, les sectes improbables ...
- un livre sur les mécanismes du nazisme : je n'ai pas ici la place pour disserter sur ce point, mais on ne peut absolument pas limiter le nazisme à quelques éléments de psychologie sur le caractère moutonnier des gens. Le caractère réducteur en devient objectivement mensonger. Parmi les éléments qui ont permis le nazisme, il a fallu de nombreuses conditions, la première étant la situation d'ébranlement social au sortir de la guerre précédente... Il ne semble pas préférable d'aborder ces mécanismes au collège.
Ce livre n'est en revanche qu'une fuite hors de la réalité, un discours sur le discours. Sur le plan littéraire, il s'agit d'un mauvais remake de Frankenstein. Une fois "La vague" terminée, passez une nuit et ouvrez Frankenstein de Mary Shelley. Quelle claque dès la première page! Les mots peuvent véritablement exprimer des sentiments, les subtilités de l'âme humaine! Le professeur Ross insuffle son élan aux jeunes comme Victor Frankenstein insuffle la force vitale à sa création, c'est à dire d'une manière déplacée et douteuse. Mais là où Victor Frankenstein doit souffrir le poids de son péché, le professeur Ross se décharge du poids de sa faute sur ses élèves... Victor Frankenstein est un héros romantique, Ross un bourgeois ordinaire...
Ce livre n'est donc pas à mettre en des mains adolescentes et je ne vois pas vraiment comment les professeurs peuvent sortir par le haut de cet exercice de lecture imposé aux élèves... En revanche, si l'on protège la jeunesse de ce livre, il est possible d'en trouver un intérêt. Il fournit malgré lui d'intéressantes pistes pour établir une thèse sur l'échec pédagogique, c'est à dire sur les facultés à développer par l'éducateur pour remplir sa mission.
Plus encore, le thème véritable du livre touche au statut de l'expérimentation dans le domaine des sciences sociales. Ce thème est d'une importance considérable, mais notre époque tâtonne lamentablement en la matière. Typiquement l'expérience de Milgram ; elle est d'autant moins reproductible et perd d'autant sa valeur, qu'elle est connue. L'Education Nationale peut espérer donner artificiellement un intérêt à l'expérience californienne hypothétique de Strasser en usant de l'autorité des professeurs, mais cela ne peut fonctionner que parce le livre est présenté à un public insuffisamment mature pour disposer d'un esprit critique. Sur ce thème, de très lourdes oppositions sont à venir ; seul le combat a du sens.
Créée
le 28 janv. 2017
Critique lue 679 fois
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