Ce qu'on a appelle le "nouveau journalisme" ou roman fictionnel aux États-Unis (son pays d'origine) est, finalement, un genre taillé pour le Pulitzer, même si la première œuvre célèbre du genre, celle de Capote, ne l'a pas obtenu. C'est aussi un genre fait pour le crime, pour l'énigme du crime et des criminels : on a beau tourner autour, relater chaque fait, interroger chaque témoin et l'auteur des faits lui-même, il reste ce point obscur où bute tout raisonnement. Qui a tué, pourquoi tuer, qui est le meurtrier, qui sont les victimes, comment… une enfilade de questions infinies, et des réponses incertaines, incomplètes. Eichmann à Jérusalem, De sang-froid, Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, et Le chant du bourreau, donc, qui raconte avec une prolixité encyclopédique la vie et la mort de Gary Gilmore, exécuté en Utah, petit délinquant borderline, et finalement auteur de deux meurtres crapuleux dans un vol à main armée, des meurtres pas très malins, pas très réfléchis. Lui-même, dans ses aveux complets, conciliants, ne peut en expliquer les raisons. Il l'a fait parce qu'il l'a fait, voilà tout ; parce que c'est sa nature, comme dans la fable du scorpion et de la grenouille.


Ce n'est pas dans le déroulé des meurtres et même de ses motifs que réside toute la tension de ce gros volume, qui explore avec un souci d'exhaustivité, tout le chemin qui va mener Gary devant ses bourreaux, partant de sa libération de prison, à 35 ans, déjà pour vol à main armée, mais sans meurtre, à l'ultime moment de la fusillade. Exhaustivité, car ce n'est pas seulement la vie de Gary qui est déroulée, retracée dès son enfance, mais celle de son amante Nicole, et puis la famille de Gary, sa cousine Brenda, sa mère, son oncle Vern, celle des collègues de Gary, celle de ses victimes, et puis celle de son avocat, des journalistes, des activistes, des juges, des agents littéraires…


Il faudrait un site Garypedia pour ce pavé encyclopédique, dont l'originalité est de ne jamais traiter aucun protagoniste comme secondaire, même s'ils n'apparaissent que dans quelques chapitres, quelques passages. Usant à merveille de l'inventivité et de la subjectivité permise par ce genre, entre récit et fiction, Norman Mailer pénètre dans chaque esprit, nous campe les plus petits personnages dans leur profession, leur couple, leur famille, leur tempérament, dans ce que Gary Gilmore va laisser sur leur vie. Chacun d'eux étant une pièce de cette mosaïque dont Gary Gilmore est le centre, mais peut-être pas l'acteur majeur. La tension narrative ne réside donc pas dans l'accomplissement de faits annoncés dès le début, ni dans le dénouement, connu de tout le public, mais dans l'absurdité morale, juridique, philosophique que pose un condamné à mort qui veut mourir, alors que l'Utah se déchire au sujet de cette exécution : la peine de mort vient d'y être rétablie, et toute une partie du système judiciaire, de l'activisme politique, en plus des abolitionnistes et de ses avocats, luttent pour que la peine soit commuée et veulent faire appel.


Mais voilà : Gary, lui, veut mourir, refuse l'appel, et se cramponne à son droit de mourir. Il s'agit donc de sauver de l'exécution un homme qui préfère la mort à la perpétuité, et à qui on refuse même le suicide.


Le chant du bourreau peut-il être un plaidoyer contre la peine de mort ? Non, répondrait Gary. Peut-il être un plaidoyer contre la perpétuité ? Pas davantage, puisque la mort est préférable. Et pourtant, il ne tient pas absolument à en finir. Si on lui donnait le choix ? Il préférait être libre, s'évader, retrouver Nicole. Mais s'il était libéré, lui demande-t-on, que se passerait-il ? "Je recommencerai sûrement." Et c'est là toute l'aporie du cas Gilmore pour l'abolitionnisme : est-il plus cruel de tuer que d'enfermer à vie ? Peut-on ne pas enfermer quelqu'un qui prévient lui-même qu'il tuera encore. Ça se présentera comme ça, sans préméditation : trop de bière et de drogues, un chagrin d'amour, une arme en main, et voilà.


Les dernières heures avant l'exécution, le trajet vers le lieu de la fusillade, les derniers instants, sont décrits de façon précise, clinique, avec toute la sécheresse empathique des hommes de loi, des gardiens, des tireurs, qui ne font que leur métier. Il faut en finir, maintenant. On ne plaint pas Gary comme on plaint Fagin à la fin d'Oliver Twist, ou le condamné de Victor Hugo, les deux s'étonnant, se révoltant, comme Ivan Ilitch parce que l'odeur de son ballon de cuir quand il était petit devrait lui donner le droit de ne pas mourir comme Caïus. Non, Gary veut mourir, Gary meurt parce qu'il le demande, et cette exécution sans haine ni pitié en est bien plus glaçante.

SandrineAlexie
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le 11 mars 2026

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Sandrine Alexie

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