Si on connaît tous la trame de cette histoire à rallonge, le plus dur, c'est de se lancer dans la lecture de ces 1800 pages malgré l'impression de lourdeur laissée par l'interprétation d'un certain monstre sacré national qui depuis s'est noyé dans sa propre fange. J'avoue que j'ai longtemps repoussé la rencontre avec Dumas pour cette raison. Trop de familiarité avait tué ma curiosité. Et puis il y a eu cette édition magnifique, bleu nuit avec des motifs dorés et bleutés, un format parfait, des marges idéales et même l'odeur évocatrice du chef d’œuvre, qui a attisé ma convoitise, à l'heure où j'avais décidé de délaisser la littérature contemporaine pour ne plus m'immerger que dans une langue classique du meilleur aloi. Le plongeon a été une révélation, parce que non seulement les adaptations cinématographiques, même honnêtes, ne font qu'effleurer la surface de ce conte moral touffu et jubilatoire, mais qu'en plus, l'écriture est une synthèse de tout ce que j'ai toujours aimé dans la littérature de notre pays. Dumas ne se refuse rien : le roman d'aventure ou sentimental, la conversation de salon, les échappées philosophiques, les réflexions à portée religieuse ou simplement morale, l'analyse politique qui ne fâche aucun camp, le conte oriental, la tragédie grecque et j'en passe. Il excelle en tout. Dans son grand shaker, il réussit le cocktail impossible et avance sur un fil jusqu'à un dénouement pourtant téléphoné qui tient malgré tout en haleine parce qu'il s'est laissé le temps de nous attacher à des personnages secondaires finement ciselés. L'histoire serpente sans jamais se perdre. Un acte de création stupéfiant, si on considère les conditions dans lesquelles il a été posé. L'urgence ne nuit à la clarté à aucun moment. Dans la confusion fatigante des discours actuels, j'ai eu l'impression d'approcher un diamant d'une limpidité sidérante. Et quel charme avait la langue du XIXè siècle, portée à son apogée par un esprit remarquable, qu'on dirait au fait de tous les aspects de la vie de son époque : la justice, la finance, la politique, les relations internationales, les transports... Un cours d'histoire incomparable, mâtiné d'une touche de poésie quand l'envie saisit l'auteur de décrire les paysages ou les ambiances qu'il aime. Quant au personnage principal, rencontré tout jeune au début de l'histoire, un peu inconsistant du fait de sa jeunesse, il devient opaque au moment où sa vengeance au long cours commence, et semble se diluer dans ce Paris de salons qui le verra mener à bien ses desseins machiavéliques. Un tour de force quand on a suivi chacune de ses pensées jusqu'à sa fameuse évasion. Il s'efface d'un coup devant le petit monde parisien dont il devient vite le maître, sans que personne ne le soupçonne. Sans compter que, comme Jésus, il réapparaît après des années d'absence très mystérieuses, qui le dotent de facultés quasiment surnaturelles et de moyens infinis. Il faut le suivre jusqu'au bout de sa folie implacable, si absolue qu'elle le mène évidemment au doute. Tout du long, on a le souci de sa rédemption et c'est comme ça que la dimension morale passe au premier plan. Dantès va se venger, certes, mais qu'est-ce que sa détermination va faire de lui ? Le monstre que certains soupçonnent ? Jamais Dumas ne lâche le fil de cette trame sous-jacente. L'humanité est l'objet de son attention première. Qu'est-ce qui fait un être humain ? Il traque la putréfaction dans toutes les couches de la société, interroge le sens de l'honneur des nobles, la nécessité de survie des pauvres, la fragilité des femmes, la vulnérabilité des handicapés ou des vieux, rien ne lui échappe. C'est un tableau de la société sans équivalent dans ce que j'ai lu jusque là (je n'ai pas touché à Balzac ni à Proust, cela dit, il me faudrait vivre au moins 200 ans ...). Ses réponses sont édifiantes mais jamais il ne condamne. Bref, je sors de cette lecture électrisante galvanisée. Après Colette, me voilà avec un nouveau monument à rajouter à mon Panthéon littéraire. Quelle verve, quel souffle, quel toupet, même ! Franchement, je me demande quel auteur lire dorénavant, qui ne souffrirait pas de la comparaison. Je renonce à la télévision, trop médiocre, sans panache ni talent oratoire, sans la moindre pénétration psychologique. Car ce Dumas savait observer ses contemporains, pour sûr ! Aucun frémissement intérieur ne lui échappait, et son récit est également une leçon de choses en matière de constructions mentales et de réactions humaines. En soustrayant son héros à nos vicissitudes mentales et en l'élevant au-dessus de notre condition commune, il attire notre attention sur la simplicité de nos ressorts même les plus tordus. Le contraste entre cette figure sans égal et le commun des mortels vaut tous les traités moraux du monde. Donc me voilà édifiée, distraite, dépaysée, sidérée, secouée, essorée, émue et laissée pour morte sur le bas-côté en deux tomes seulement, c'est-à-dire proprement ravie et, bien sûr, je ne peux que vous inciter tous à vous immerger dans cette somme considérable pour partager tout ce bonheur auquel je ne m'attendais pas.

ChristineDeschamps
10

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le 24 juil. 2025

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