Tueur de monstre, il recherche son humanité perdu


Critique tome 1 et 2



La saga du Sorceleur, du polonais Andrzej Sapkowski prend place dans un univers de fantasy où la magie est omniprésente, remplie de monstres divers issus de plusieurs folklores (polonais, slave) et de différentes inspirations. Des créatures classiques du fantastique (vampires, loup-garous, sirènes) croisent ainsi des peuples l’heroic fantasy (elfes, nains, dragons), tandis que beaucoup d’autres sont beaucoup moins connus (stryge) voir semble-t-il inventé (kikimorrhe). Certaines histoires ne seront pas sans rappeler certains contes de fées.
Les deux premiers tomes rassemblent plusieurs nouvelles se déroulant dans cet univers. Elles présentent toutefois les personnages principaux (tome 1), et les éléments importants de la future intrigue qui sera déployée sur 5 tomes (essentiellement fin du tome 2).


Les Sorceleurs sont une classe d’êtres aux capacités supérieures, des mutants, améliorés par la magie et des concoctions secrètes, dont la mission est d’éliminer ces monstres qui s’attaquent aux humains. Ils parcourent ainsi le monde, dans l’attente qu’on leur confie une tâche, moyennement rétribution toutefois.
Gerarlt de Riv, Cheveux d’Abalte, est de ceux-là. Taciturne, implacable, solitaire, dénué d’émotion, du moins en apparence. C’est un tueur sans pitié, mais qui a néanmoins un code. Il ne tue que des créatures qui représentent un danger pour des humains, et évite de tuer celles douées intelligence comme les dragons (« les limites du possible »). Il ne s’implique pas dans les guerres entre races, les vendettas personnels, ou les affaires de royaume, et ne prend pas de mission qui consisterait à éliminer un être humain. Si ses missions consistent à enlever la vie, ce n’est pas un assassin pour autant, même si beaucoup de gens font souvent l’erreur (« une question de prix »). Mais ne vous y méprenez pas, si des humains se retrouvent sur sa route, il les élimine avec une froideur et une rapidité professionnelle sans qu’aucun remord ne ralentisse son épée. Une vie entachée de sang, une apparence différente du reste de l’humanité, lui vaut bien souvent la haine et la peur de ceux qu’il est censé protéger. En effet, si d’aventure son épée devait croiser le sang des humains plutôt que des horribles monstres, c’est alors à un boucher plutôt qu’à un héros que la populace serait confrontée Hélas pour Gerarlt, il n’est parfois pas possible de tracer sa route sans prendre parti, il lui choisir son camp, sans savoir vraiment lequel est le meilleur (« le moindre Mal ») … D’autant que les monstres ne sont pas toujours ceux dont il paraît (« un grain de vérité »).


Les temps sont durs pour les Sorceleurs, dont plus aucun n’a été formé dernièrement depuis que leur forteresse a été détruite. Alors que fut un temps où les monstres pullulaient derrière chaque parcelle de forêt, chaque marais, dorénavant les créatures se raréfient et les missions se font plus rares. Les habitants ont trouvé de nouveaux moyens de cohabiter avec certaines des créatures qu’ils chassaient auparavant. Cette ascendance des hommes n’est pas sans conséquences.
En effet, les humains, la dernière race arrivée sur ce monde, grignotent peu à peu les territoires des peuples intelligents comme les Dryades ou les elfes. Ces derniers ont été poussés à fuir et à se retrancher dans des montagnes aux ressources rares, laissant leur palais aux envahisseurs humains (« le bout du monde »). S’ils se révoltent, la répression est alors sanglante. Leur temps semble compter, à mesure que l’homme devient de plus en plus envahisseur et ambitieux, surtout certains monarques qui semblent déjà s’être approprier toutes les terres et ne cachent plus leur volonté de chasser sans vergognes les autres occupants (« une once d’abnégation »).


Geralt de Riv n’est pas tout à fait un Sorceleur comme les autres. Il accepte la compagnie d’un troubadour, dont les seules préoccupations sont les femmes et d’écrire des chansons qui passeront à la postérité. Malgré son absence de compétence au combat, son débit de parole pouvant vite devenir irritant, Geralt le retrouve à plusieurs reprises et le laisse marcher à ses côtés. Une amitié plutôt insolite pour un guerrier solitaire sans émotion…
Mais c’est surtout sa relation compliquée avec la magicienne Yennefer qui révèle toute l’ambiguïté de ce personnage. Ces deux êtres recherchent l’un dans l’autre le moyen de retrouver leur humanité perdue. Yennefer a elle aussi, pour acquérir ses pouvoirs, du renoncer à certaines parties d’elle qui lui manquent terriblement aujourd’hui. Mais hélas, ce qui cause leur attachement est aussi ce qui les empêche de s’engager. Leur nature fait d’eux des âmes profondément solitaires, ne pouvant s’ouvrir à l’autre, donner ou recevoir de l’amour, poussés vers des pentes qui les éloignent du sommet qu’ils aimeraient pourtant atteindre. Un Sorceleur comme Geralt n’est pas supposé avoir des émotions, c’est contraire à leur guilde, et à son identité profonde. Le cœur de Yennefer, quant à elle, est comme une boule glacée, qui a besoin d’une autre chaleur humaine, mais qui la consume si rapidement qu’elle doit toujours reprendre la route, semant des cristaux de glace sur sa route jusqu’au prochain cœur. Cet amour impossible, maudit, est l’occasion de répliques pouvant ainsi être très poétique (« éclat de glace »).


Oui, Geralt de Riv ne se lie pas à d’autres personnes. Abandonnée par sa mère, dépouillé de son humanité, détesté par ceux qu’il préserve de morts atroces, il erre sans but, si ce n’est son prochain travail. Mais voilà que la Destinée s’en mêle, même s’il n’y croit pas. Jusqu’au bout, il avait repoussé cette fille qu’il avait un jour marqué par le Destin, par provocation. Mais lorsque son chemin ne cesse de rencontrer celui de cette enfant surprise, il n’a plus le choix que de la prendre sous sur son aile, sans avoir encore une idée de l’importance qu’elle représente, ou du rôle qu’ils auront tous deux à jouer…


L’absence de nom de Royaume ou de monarques où l’on peut se repérer, ainsi qu’une carte décrivant l’ensemble du monde dans lequel se passe les histoires, comme il est courant d’en retrouver dans les livres de fantasy, représente quand même un manque. Mais gageons que les prochains tomes devraient y remédier. Dans les dernières nouvelles, le récit alterne des chronologies différentes pas toujours aisées à suivre, ou se permet des ellipses temporelles que l’on ne comprend que plus tard. Le style n’est pas des plus recherché, surtout dans les descriptions, plutôt succinctes, mais il accouche par moment de tirades assez recherchées.
Cet univers d’inspirations variées est intéressant à découvrir, malgré l’absence de points de repères géographiques. Certaines situations (les elfes persécutées par les humains) ne sont pas sans représenter une certaine critique de la société. Si les nouvelles se concentrent sur un nombre réduit de personnages, le portrait qui en découle, notamment le couple impossible entre la magicienne et le Sorceleur, est intéressant à suivre, à mesure que l’on rassemble les différents éléments éparpillés dans les différentes histoires. Les éléments introduits, une fille mystérieuse, un envahisseur redoutable, un héros qui voit son être chamboulé, promettent un futur récit très intriguant.

Enlak
8
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le 24 déc. 2019

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Enlak

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