Mettons que vous cherchiez un livre à lire pour l'été. Mettons de plus que, parmi une PAL haute comme Babel, vous traversiez une période plus propice à la fantasy. Il faut dire que votre découverte de Thorgal est passée par là il y a quelques semaines, ravivant une flamme que vous croyiez assoupie. A cet instant, vos critères se précisent. Vous voulez quitter un temps les grands royaumes anglo-saxons. Tolkien et Martin vous enchantent toujours, mais l'envie vous prend de respirer un autre air : plus continental, plus rêche, plus européen. Un monde où la magie fait moins office de feu d'artifice, mais au travers de sous-bois, de marécages et de vieilles superstitions de nounous. Qui plus est, vous désirez un récit qui suivrait un seul homme, de préférence un anti-héros, condamné à bourlinguer de village en village, un pied dans la légende, l'autre dans la boue. Quelque chose qui tiendrait autant de Conan que des contes de fées.
Soudain, à la faveur de toutes ses exigences, un souvenir remonte telle une bulle de champagne pour faire pétiller votre imaginaire. Celui d'un jeu auquel vous avez joué il y a plus de dix ans. Un cadeau englouti en deux semaines d'obsession avant d'être lâchement abandonné au profit de quelques milliers de parties de League of Legends. Pourtant, il suffisait d'y repenser pour que les images affluent de nouveau : une armure de cuir, une forêt noyée de brouillard, une épée d'argent, une femme aux yeux de violette. Les sens frétillent. Vous voilà contaminé. Le Sorceleur vous appâte. Ses incantations bruissent à vos oreilles. Et cette ancienne promesse, faite jadis, de fendre un jour les moindres recoins de ce monde, il est temps de l'honorer. Vous ouvrez la première page… et vous voilà consumé par le souffle de l'aventure.
Pour les choses que les yeux ne voient pas, le cœur n’a pas de regret.
La première astuce de Sapkowski réside dans son format. Là où beaucoup de sagas cherchent rapidement à bâtir un immense échiquier politique, Le Dernier Vœu compte davantage sur le caractère fragmentaire de la nouvelle. Sans doute la meilleure manière de découvrir un univers encore inexploré. Geralt, suite à la première histoire l’ayant pas mal amoché contre une strige, se retrouve convalescent dans un temple. Là-bas, incapable de se mouvoir, devant cicatriser, il se remémore quelques-unes de ses mésaventures, réouvrant par la même occasion pour nous lecteurs, d'anciennes plaies. Une initiation au compte-goutte dans ce nouvel univers.
J’ai deviné, n’est-ce pas ? C’est bien ça que tu souhaites ? C’est bien ça dont tu rêves ? Tu rêves d’être libéré, d’être libre d’être celui que tu veux être, et non pas celui que tu dois être.
Bondissant d'un village à l'autre, on bourlingue aux quatre coins du Continent (que l’auteur ne s’est pas pris le désir de nommer), des forêts elfiques jusqu'aux palais royaux, des châteaux hantés aux tanières où sommeillent une poignée de créatures oubliées. À chaque épisode, la faune, la flore, les coutumes et les croyances se dévoilent peu à peu. En quelques centaines de pages, Sapkowski expose un concentré d'aventure qui donne l'impression d'avoir déjà parcouru un vaste monde dont les plus grands mystères restent encore à l’orée du regard, dans un hors-champ qu’il nous démange de combler.
Ici, point de lyrisme éclatant ni de grandes fresques héroïques baignées de lumière dorée. La fantasy de Sapkowski sent la fange. On trempe dans la boue, on renifle le purin, on reçoit des godets de bière en pleine poire et l'on partage davantage la table des paysans que celle des rois. Geralt (je vous le présenterai un peu plus tard) fréquente les roturiers autant que les princes, mais les premiers demeurent bien souvent les victimes des guerres que les seconds déclenchent sans ciller. Cette proximité avec les petites gens confère au récit une texture différente, plus empathique. Le Moyen Âge du Sorceleur ressemble étrangement au nôtre, hanté par les derniers souffles d'une magie qui s'éteint peu à peu.
Le monde est vaste, répéta l’elfe. C’est vrai, l’homme. Mais ce monde, vous l’avez changé. Au début, vous l’avez changé par la force, vous vous êtes comportés avec lui comme avec tout ce qui tombe entre vos mains. Maintenant, on a l’impression que le monde s’est adapté à vous, qu’il a plié devant vous, qu’il vous obéit.
Durant ma lecture, un sentiment m’a frappé, cette impression d'arriver presque trop tard. La majorité des monstres qui pullulaient fut un temps sont maintenant rares. Les vieilles légendes se sont effacées devant les routes de commerces ; les grandes villes et les ambitions humaines ont grignoté les forêts des dryades. Le monde du Sorceleur dégage un parfum crépusculaire. C’est la fin d’une ère. Celle d'une civilisation qui dévore lentement la beauté et la magie. Celle qui terrasse la moindre différence. Le prix du progrès se mue en une lente traînée de lave. Avide de conquête, avare en partage, le Temps de l’Homme laisse derrière lui une nature mutilée et des peuples condamnés à s’évanouir des mémoires. L’élégie d’un enchantement à l’agonie.
Je me débrouille à peu près. Parce qu’il le faut. Parce que je n’ai pas le choix. Parce que j’ai vaincu en moi l’orgueil et la fierté de ma différence ; parce que j’ai compris que l’orgueil et la fierté, même si c’est une arme contre la différence, sont une défense pitoyable. Parce que j’ai compris que le soleil brille autrement. Parce que les choses changent et que ce n’est pas moi le pivot de ces changements.
C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, dit-on. Une nostalgie qui semble justement irriguer le rapport que Sapkowski entretient avec les contes. Il ne les détourne pas tant qu'il ne les réveille. Dans la première nouvelle, nous sommes immédiatement mordus par les crocs d’un vampire. La seconde revisite La Belle et la Bête sous un jour profondément mélancolique, où la Belle pourrait bien être le véritable monstre. Puis viennent une Blanche-Neige plus badass philosophant sur le « moindre mal », un Cendrillon inversé invitant à réfléchir sur les serments et l’amour, les elfes privés de leur foyer et, enfin, la rencontre tumultueuse entre Geralt et Yennefer autour d’un djinn, source du pouvoir des mages.
Autant de tableaux où Sapkowski s'amuse avec les archétypes pour mieux les régénérer. En déjouant nos attentes, il rend aux mythes leur fonction première : mettre en lumière les contradictions qui nous déchirent, pointer du doigt les symptômes d’un désordre profond et donner un visage à nos peurs afin de les conjurer.
Il ne faut pas sous-estimer les chansons d’autrefois, elles renferment la sagesse accumulée par les générations.
Sous la carapace des monstres bat souvent un cœur plus humain que celui de leurs bourreaux. Geralt n'est pas un simple tueur en quête de d’or, mais un exorciste, un désenvouteur, presque un psychologue. À l'image de la filmographie de Guillermo del Toro, les véritables monstres portent rarement des griffes ou des crocs ; ils arborent bien plus souvent un visage parfaitement ordinaire. Sapkowski pulvérise ainsi un siècle de contes édulcorés par Disney. En ceci, le conte peut être vu comme une forme d'exorcisme de papier capable de nous aider à apprivoiser nos propres maux.
Toute cette philosophie trouve son point de tension chez Geralt. Bien plus qu'un chasseur de monstres, il assiste à la disparition d’un monde qui a pourtant donné un sens à son existence. En remplaçant peu à peu les elfes, en obligeant les races anciennes à migrer vers le large, son métier s'éteint avec eux. Ironiquement, il devient moins leur bourreau que leur dernier rempart / défenseur. Qui mieux qu'un mutant pour comprendre ceux que le reste du monde appelle des monstres ? À force de regarder dans l'abysse... vous voyez.
Les gens aiment bien inventer des monstres et des monstruosités. Ça leur donne l’impression d’être moins monstrueux eux-mêmes.
Dans un univers où les certitudes nourrissent le fanatisme et où les superstitions servent d'armes aux puissants, Geralt oppose son arme la plus puissante : le doute. Voilà toute la sagesse de cet anti-héros : valeureux, mais rarement victorieux ; indispensable, mais constamment rejeté. Une anomalie condamnée à la solitude, qui évoque parfois un certain Guts. Refusant de réduire le monde à un simple échiquier Noir et Blanc, un affrontement entre le Bien et le Mal, il demeure l'un des rares personnages capables d'embrasser la complexité des choses.
J’ai compris que le métier de sorceleur est en fait digne de respect. Tu nous défends non seulement contre le Mal tapi dans l’ombre, mais aussi contre celui qui est tapi en nous.
Du reste, il ne faudrait pas trop vite moucher le plaisir presque enfantin que procure le concept même du sorceleur. Un tueur de monstres armé d'une épée d'argent gravée de runes, concoctant ses élixirs avant chaque combat, lançant une ribambelle de signes magiques et profitant de capacités surhumaines acquises au prix de mutations douloureuses.
Pour toi aussi, il devrait être évident que tu ne seras jamais un être humain, et pourtant tu cherches indéfiniment à l’être. En commettant des erreurs humaines. Des erreurs qu’un sorceleur ne devrait pas commettre.
Or toute cette puissance a un prix. Geralt reste un enfant abandonné et sacrifié, façonné dès son plus jeune âge pour porter le fardeau d'une humanité trop lâche pour affronter ses propres cauchemars. On l'appelle lorsque les monstres surgissent, puis on le chasse une fois le travail accompli. Il avance seul, tel un loup blanc, anomalie vivante dans un monde qui n'aura bientôt plus besoin de lui. Et derrière sa condition de freaks perce un désir profondément humain : celui d'aimer et d'être aimé. Une faille qui le rend infiniment plus humain que bien des hommes qui croiseront sa route.
Pour devenir sorceleur, il faut naître dans l’ombre du destin, et peu d’individus naissent dans l’ombre du destin. Voilà pourquoi nous sommes si peu nombreux. Nous vieillissons, nous mourons sans avoir à qui transmettre notre savoir, nos compétences. Nous manquons de successeurs. Or le monde est envahi par le Mal, qui n’attend qu’une chose, que nous venions à manquer.