Je suis sortie de ce roman comme on sort d’une mauvaise nuit dans un motel poisseux : épuisée, un peu nauséeuse, mais absolument incapable de regretter l’expérience. Le diable tout le temps ne se lit pas vraiment, il se subit, page après page, avec cette étrange sensation de ne plus pouvoir le lâcher alors même qu’il m’emmène dans un univers que, d’ordinaire, je fuis.
Donald Ray Pollock nous plonge entre Ohio et Virginie-Occidentale, dans une Amérique rurale d’après-guerre où les vies de pauvres diables s’entrechoquent sur plusieurs décennies. Vétéran traumatisé, mari fou de croix et de sang, prédicateurs illuminés, couple de tueurs d’autostoppeurs, shérif pourri, adolescente égarée, gamin décidé à rendre justice lui-même : aucun personnage n’est sain d’esprit. Ils sont tous cinglés à leur manière, pitoyables, irrécupérables, et c’est précisément ce trop-plein qui finit par donner au roman sa puissance d’uppercut.
Ce qui m’a le plus fasciné, c’est la manière dont le roman traite le conditionnement et la foi dévoyée. Dès l’enfance, les personnages sont pris dans une gangue de religion, de misère et d’ignorance qui les pousse vers le pire avec la logique tranquille d’une fatalité. Ici, l’« épouvante » ne vient pas d’un démon qui surgirait des bois, mais du constat glaçant que le diable n’a pas besoin d’effets spéciaux : il se niche dans les parkings, les cuisines graisseuses, les prières murmurées trop fort. Entre motels miteux, bagnoles à la limite de la casse et autels dégoulinants de sang, l’Amérique que raconte Pollock ressemble à une chronique naturaliste de l’enfer.
Derrière la crasse et la violence, l’auteur trouve toujours ce petit détail qui, l’espace d’une phrase, éclaire un personnage qu’on aurait préféré haïr sans nuance. Un noir absolu : au fond, la seule morale qui surnage, c’est qu’à force d’invoquer Dieu, c’est toujours le diable qui répond.
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