Le Dimanche des mères est une œuvre qui s’écrit pour ainsi dire sous nos yeux de lecteurs. Commençant assez traditionnellement par un récit focalisé sur une « bonne » d’une famille de l’aristocratie britannique finissante des années 1920, le roman construit progressivement l’image de l’écrivaine qu’elle deviendra et qui fera le récit de ce que nous sommes en train de lire – reconstitution d’un souvenir ou, mieux, construction rétrospective d’un souvenir, avec ses doutes de mémoire et ses comblements de l’oubli. Derrière un récit mené avec une habileté et une subtilité d’écriture qui en font un chef-d’œuvre d’intelligence autant qu’une gourmandise à savourer, se tisse un discours sur la vérité, la fiction, le regard – et sur ce que l’écriture en fait : comment un vécu devient un souvenir, puis une fiction, enfin une œuvre.
Le récit lui-même tient en une petite journée : ce 30 mars 1924, qui tombe le « dimanche des mères », jour où les domestiques sont libérés de leur service pour pouvoir aller rendre visite à leur mère. S’ils en ont une. Jane n’en a pas, abandonnée à sa naissance et recueillie par un orphelinat, qui lui donna son prénom et le nom de Fairchild. Son seul projet est de lire un livre de la bibliothèque de son patron Mr Nivel, jusqu’à ce que son amant, un aristocrate d’à peu près son âge, l’appelle pour lui proposer de le rejoindre dans la maison familiale, où elle n’était jamais entrée. Elle sait que ce sera leur dernière rencontre : dans quinze jours, Paul Sheringham épousera une jeune aristocrate fortunée.
La description de ce dernier moment entre les deux jeunes amants vingtenaires montre à merveille deux corps qui s’aiment, sans projection ni faux-semblants. Ce sont leurs corps qui s’aiment, non leurs personnages sociaux : ils le savent et donnent précisément à ces corps la liberté de s’exprimer pleinement dans le plaisir qu’ils se donnent, en les affranchissant, pour un temps, des contraintes de classe. C'est le génie de cette écriture de parvenir à faire sentir combien les gestes ancestraux structurent les rapports sociaux, façonnent les âmes et pénètrent les corps, et comment la magie d'une entente de ces corps peut permettre à deux êtres de s'en affranchir, sans perdre la conscience du provisoire de cet affranchissement.
Si la journée est courte, ô combien le temps s’étire ! Il condense un présent pleinement vécu, un passé – celui de la Grande Guerre, qui a décimé les familles aristocratiques et accéléré le déclin d’un monde sans en abolir les hiérarchies – et un futur, qui gardera l’empreinte de ce moment présent et en permettra la description grâce à la forme que Jane, devenue écrivaine, donnera à ce moment fondateur. Le temps ne s’étire pas seulement par la condensation des époques et par la densité des évènements vécus, mais aussi par l’évocation de ce que Jane imagine de la vie et des pensées des autres, avant, pendant, après cette journée (singulièrement celles de son amant ou d’Ethel, domestique des Sheringham qui semble son miroir) ou encore par l’usage, pour décrire le moment de cette journée, d'un vocabulaire que Jane ne connaitrait que plus tard, elle qui en a tant appris par ailleurs, grâce notamment à la relation avec Paul, lui apprenant par les mots la distance au vécu. Ce que nous lisons n’est donc jamais le simple récit d’un souvenir : c’est déjà le travail de l’écriture sur ce souvenir. Si le sujet du roman est cette journée de mars 1924, c’est en tant qu’elle bouleversera la vie d’une femme et fera naitre un regard et une parole d’écrivaine.
Aucune nostalgie dans cette dernière fois, qui voit Jane et Paul nus dans une chambre. Rien ne vient entacher ce moment, bien qu’il soit le dernier, pas même ce qu’il adviendra d’eux. C’est sans doute ce qui distingue profondément Swift de Proust, auquel il emprunte pourtant bien des aspects : le devenir écrivaine, l’étirement du temps, le rôle décisif de la mémoire, le rapport au langage (jusque dans la manière de relever les ses particularités de langage de la cuisinière Milly) ; mais là où la littérature de Proust cherche à retrouver un temps perdu, Swift montre plutôt comment un instant intensément vécu dans le présent devient littérature.
Ce petit roman, brillant et jouissif, nous donne à voir, dans une description à la fois crue et sensible – jusque dans un vocabulaire qui se découvre aux oreilles de Jane –, une sensualité et une sexualité libres. Il fait revivre le moment de joie intense que savent vivre des êtres qui se donnent l’un à l’autre sans prétendre à rien d’autre qu’à ce moment-là, ni idéalisé ni chargé de regret, mais simplement vécu avec une intensité qui le rend matière à littérature. Et nous voilà ainsi à participer à l’expérience solaire de deux êtres – ou de deux fantômes d’êtres que construit peut-être davantage le désir que la réalité…