Le Maître de Ballantrae ou la synthèse de deux genres auxquels Stevenson a contribué radicalement : le roman fantastique et le roman d’aventures. Il en extrait, du premier, un personnage luciférien qui détruit la vie des mortels et dont on ne peut se débarrasser. C’est ce que représente James, un être qui tourmente Henry toute sa vie. L’aîné a dû abandonner son héritage et se venge en lui suçant, tel un vampire, son argent, sa dignité et son âme. Le cadet en devient fou jusqu’à l’obsession, car James revient toujours dans le manoir malgré ses pérégrinations, comme s’il avait signé un pacte avec la Mort. Du deuxième genre, l’auteur exploite les transitions entre les nombreux décors et la dangerosité périlleuse des mésaventures de James, qui propage son mal, qu’importent les continents. De cette géographie déployée, l’auteur tire un jeu avec les mythes, en revisitant des univers déjà connus par sa plume, et inscrit son récit dans une dimension historique où l’Écosse était en plein clivage*, à l’instar des deux frères antinomiques et fracturés par leur conflit fratricide.
James est un homme séduisant, raffiné, aventureux et romantique, mais c’est au fond un beau parleur sans scrupules, qui divise les gens et les groupes avec malignité. Henry est un homme mal aimé, moins passionnant, mais valeureux et patient. Volontairement manichéen, l’écrivain rend progressivement Henry plus ambigu, car ce dernier se laisse transformer par un désir de vengeance et de haine. Il se métamorphose jusqu’à devenir infâme et impitoyable, passant de la victime à celui qui persécute. Stevenson utilise donc une tragédie familiale pour explorer les ambiguïtés mystérieuses du bien et du mal — ambiguïté que l’on retrouve dans L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde, avec ce même rapport dissociatif de personnalité, car James et Henry peuvent être vus comme une seule et même personne qui aurait été séparée.
Habilement raconté, le livre est un dossier historique et secret, narré par Mackellar, l’intendant précieux et loyal d’Henry. Stevenson joue le jeu d’avoir découvert ces textes et de les avoir seulement édités. Par conséquent, il y a un enchâssement de récits dont les relais narratifs sont changeants, ainsi que les points de vue, jonglant de Mackellar à certains extraits de mémoires de personnages secondaires. Les choses sont racontées de façon pragmatique, mais l’écrivain secrète une ambiguïté sous-jacente où le narrateur prend parti pour le Maître, même en restant dévoué à Henry et à sa transformation pathétique. Son admiration inconsciente est portée sur James, même après la mort des deux frères. Comme lui, le lecteur se laisse séduire par la fascination que procure ce Maître diaboliquement ambivalent.
*En 1745, en pleine période de la bataille de Culloden, l’Écosse se divisait entre le prince Charles, représentant d’une Écosse traditionnelle, catholique et aristocratique, et le roi George II, qui incarnait une Écosse plus moderne — c’est-à-dire une forme de bourgeoisie capitaliste se rapprochant des valeurs anglaises protestantes.