*(Enfin c'est comme ça que Stephen King l'appelle dans Rose Madder : la voix intérieure qui temporise vos élans en permanence, contredit votre sentimentalité. Et vous fait bien chier).
-Tu reviens d'où comme ça ?
-...(ne répond rien, sourire flottant).
-Me dis pas que t'étais avec Becker ?
-(sourit, se retient d'éclater de rire)
-Mais putain, t'avais promis que t'arrêterais ! C'est fini, t'as plus vingt ans ! Oui, tu l'as aimée, cette femme, et...
-Je l'aime, au présent.
-Tu l'as aimée, je disais, et puis tu as lu beaucoup d'articles et d'avis qui t'ont aidée à tempérer ton avis sur elle. Tu devrais donc te tenir à une distance raisonnable.
-Rappelle-moi ces avis, déjà ? Je les ai oubliés.
-Que c'était une petite fille gâtée qui a fait la pute juste pour jouer, a arrêté quand elle voulait quand d'autres n'avaient pas sa chance, et s'en est ensuite vantée partout comme si c'était une expérience fantastique. Madame la Marquise qui va au bordel comme à Disneyland, et qui fait mine d'y avoir touché pour jouer les sulfureuses...
-Elle est partie parce que son bordel a fermé et c'est tout. Tu peux dire ce que tu veux sur le bien-fondé de sa démarche, mais elle l'a fait et n'a jamais caché d'où elle parlait. Elle ne racontait que son expérience en étant lucide sur le fait que toutes les putes n'avaient pas été aussi avantagées qu'elle. Elle s'est battue, longtemps après la sortie de son livre, pour les droits des TDS ; c'était loin d'être juste un "hobby" passager. Et puis de toute façon, pour une ex-pute, la place à tenir n'est jamais bonne : soit on les ramène constamment à leur passé en les sexualisant contre leur gré (Nelly Arcan en a fait les frais), soit on leur dit qu'elles ont l'air trop bien dans leur peau pour avoir VRAIMENT tapiné, comme si les gens savaient ce que c'était, tapiner. Et ça, c'est quand on accepte de les laisser parler, parce que quand c'est une anonyme qui s'exprime, tout le monde lui dit de fermer sa gueule. Passe à autre chose avec tes accusations débiles.
-Passer à autre chose ? Parce qu'elle est passée à autre chose, peut-être ? Qu'est-ce que tu trouves de si excitant, de si neuf dans son nouveau roman ?
-Eh bien, c'est neuf dans le sens où elle raconte autre chose, un autre moment de sa vie. Mais oui, fondamentalement, c'est le même style, le même genre de récit qui m'a charmée à notre première rencontre d'il y a six ans.
-Tu vois ! Incapable de se renouveler ! Je veux dire, il n'y a pas si longtemps tu reprochais à un auteur de BD de tourner autour des mêmes thèmes, mais elle, c'est du putain de tour de rond-point sans sortie ! Non seulement c'est le cul, l'amour et les enfants (un peu étrange pour une meuf qui se dit féministe, au passage), mais en plus à chaque chapitre c'est les mêmes questions, et est-ce que j'aime cet homme, est-ce que je vais cesser de l'aimer prochainement, est-ce que notre liaison va se savoir, et mes enfants me font chier, je ne peux plus écrire tranquillement à cause d'eux, et oh qu'est-ce que j'arrête pas de penser à ce mec, et quelle énorme bite il a, et comme je suis malheureuse et heureuse en même temps, et tout ça sur des pages et des pages et des pages !
-Attends mais...tu l'as lu son bouquin ?
-Pas le choix, je fais partie de toi. Et il faut bien jauger la marchandise, sinon je ne peux pas te contredire.
-Bon, déjà, c'est toi qui es sexiste : l'amour, le cul ou la maternité sont pas des non-sujets au prétexte qu'ils seraient "féminins". Ensuite, tu as en partie raison : c'est vrai qu'elle ressasse beaucoup les mêmes questionnements d'un chapitre à l'autre. Oui, parfois, on aimerait lui dire de passer à l'étape suivante. Mais mine de rien, il y a une réelle progression dans le livre : la rencontre, les premiers tâtonnements, la baise, le début d'un amour dont on ne sait pas trop s'il prendra racine (ils sont tous les deux en couple, ont des enfants et des amants ou maîtresses chacun de leur côté...). Mais au moment où on croit que le livre va s'enliser, il passe à autre chose : de naissante, la passion devient affirmée. Les cris et les chahuts des enfants, qui jusque-là n'étaient qu'un arrière-plan vaguement distrayant, deviennent insupportables. Tout un quotidien ennuyeux mais rassurant est d'un coup invivable parce que ce qu'on imaginait n'être qu'un énième à-côté (et qui l'a été au début) devient le centre de la vie. L'héroïne devient une marionnette tirée par les deux ficelles de l'amour adultérin et de la maternité. Et là encore, on pourrait croire que l'auteure va faire du surplace, mais non ! Elle montre son lâcher-prise, sa décision de tout lâcher pour se laisser aller à cet amour, quitte à ne pas savoir où il va mener. Je trouve ça très beau...
-Banal, surtout. Attends mais allô, Poutine menace d'envahir l'Europe, la canicule s'emballe et des tas de gens, toi compris, ont du mal à boucler leurs fins de mois, mais eh ! Qu'est-ce qu'on va s'emmerder avec les vrais problèmes ? Prenons-nous la tête avec les bourgeois du 6e sur leurs histoires de couple et les petits embêtements de la parentalité, c'est tellement plus intéressant ! Non mais sérieusement, t'as longtemps joué les petites dandy apolitiques mollement intéressées par les soucis des autres, mais à ce point, c'est inquiétant.
-Ouh là là, mais c'est qu'on est sartrienne, maintenant ? "La littérature doit savoir qu'elle existe dans un monde où les enfants meurent de faim", c'est ça ? Tu ne sais pas que la littérature, et l'art en général, n'ont pas l'obligation de faire passer un message et peuvent se contenter d'être, tout simplement ? De ne rien communiquer d'autre que le ravissement du lecteur ? J'espère qu'à ce train-là, tu te pointes aussi dans les musées pour gueuler sur ceux qui admirent des fleurs en peinture. C'est tellement bourgeois, des fleurs dans un vase, quand on y pense.
-Ok Beigbeder. Si tu veux, on peut jouer à l'art trop délicat pour mettre ses mains dans la merde.
-Parce que raconter son lavement anal en vue d'une enculade ou la façon dont on se retient de péter pour ne pas que l'amoureux nous voie différemment, ou même juste dire qu'on scrolle sur Twitter en chiant le matin, ce n'est pas mettre ses mains dans la merde, peut-être ?
-Tu m'as très bien comprise ! Ses petits problèmes (qui ne restent que les siens, auto-fiction ou pas, c'est d'elle qu'elle n'arrête pas de parler), ça concerne son entourage proche, mais les lecteurs n'ont pas besoin de lire ça. Tu te rends compte du nombrilisme et du manque d'imagination qu'il faut pour parler de comment on trompe son mec sans se faire toper SUR 400 PUTAIN DE PAGES ? Et l'hypocrisie de faire ensuite semblant que leur différence de classe sociale (il est d'extraction plus noble qu'elle) soit un problème alors qu'elle n'en est manifestement pas un ? Je veux dire, ils font le même métier, se baladant dans le même quartier une fois ensemble, vont au même resto, le reste ce sont juste des afféteries de bourge qui s'invente des soucis. Attends mais le summum du désespoir, c'est que d'autres meufs la regardent de travers, quoi !
-Tu as raison et tort. C'est vrai que ça peut passer pour de la futilité, une histoire d'adultère et de maternité difficile. Mais je considère qu'aucun sujet n'est idiot en soi, pourvu qu'on le transcende. Et elle le fait : quand elle raconte le boulot à plein temps qu'est élever deux enfants et compare avec le modèle que ses parents et grand-parents lui ont laissé, je trouve ça très pertinent, et beaucoup de parents se reconnaîtront sans doute : qu'est-ce qu'on donne à ses gamins comme image de soi ? Est-ce que, pendant qu'on rouspète sur le fait qu'ils ne nous laissent jamais tranquilles, on n'est pas en train de passer à côté de leurs meilleures années ? Les scènes qu'elle narre avec ses petits sont les plus drôles du livre tellement elle en fait volontairement des caisses (le passage chez le médecin où il faut faire descendre une couille au cadet alors qu'il s'est chié dessus, c'est assez impayable), mais aussi les plus touchantes, parce qu'on sent sa tendresse pour eux et la manière maladroite de le leur montrer. Et puis pour la partie sur l'amour, ben...tu vas quand même pas me dire qu'on n'a pas ressenti la même chose, toi et moi ?
-Arrête.
-Qu'on la ressent peut-être encore ?
-J'ai dit arrête.
-Bon, ce que je veux dire, c'est que nous aussi, on la connaît, la passion empêchée, le fait qu'elle descende sur notre vie sans prévenir et nous fasse trouver dégoûtantes les choses dont on se contentait autrefois ? Si même les gens qui ont du mal à boucler leurs fins de mois ressentent ça, c'est que ce doit être un petit peu partagé, non ?
-Mais encore ? Tu tournes autour du pot depuis tout l'heure, alors vas-y, dis-moi ce qu'elle a de si exceptionnel, cette description de la passion ?
-Elle est physique. Pas seulement au sens sexuel du terme, même si ça compte aussi (encore que je trouve qu'elle n'a jamais aussi peu parlé de sexe que dans ce bouquin), mais dans le sens où elle verrouille l'estomac, où elle empêche de lâcher cette caisse qui titille depuis trop longtemps, où elle crispe le corps dans l'attente permanente de l'autre...mais aussi l'apaisement profond d'être avec lui, qu'il n'en ait rien à fiche qu'on ait nos imperfections, qu'il veuille vivre avec nous, s'ennuyer avec nous. Pour la première fois, elle imagine une suite à sa passion, un amour qui se prolongerait dans le quotidien. A tel point qu'elle décrit même un court moment d'accalmie, où elle pense que sa lubie pour son amant va s'effacer, et puis se rend compte que le semblant de lassitude qu'elle éprouve n'est que son coeur "parvenant à un point de saturation et court-circuitant tout, par instinct de survie." Pour l'avoir vécu avec toi, je sais que c'est très juste, ces moments où tu crois ne plus aimer l'autre alors que c'est juste une partie de toi qui, trop fatiguée pour le moment, prétend ne rien ressentir. Je n'ai jamais lu cela dans aucun autre livre. Et il y a autre chose...
-Quoi ?
-Je crois que je la jalouse un peu.
-Voyez-vous ça.
-Malgré ses obligations, c'est une femme libre. Tu peux parler de sexisme autant que tu veux, ma belle, mais m'est avis qu'une femme qui fait parfois passer le travail avant ses gosses, s'éloigne du foyer et désire activement les hommes (pas seulement parce qu'ils lui renvoient une image flatteuse d'elle-même, mais pour ce qu'ils sont), eh bien ce n'est pas si répandu, même à l'heure actuelle. Si Becker était un homme, bon, le public la jugerait aussi, et sans doute sévèrement, mais ne serait pas choqué : ce serait la norme. Est-il si scandaleux qu'une femme montre sa pleine puissance et réclame d'avoir sa chambre à elle et son droit de jouir ?
-Tu parles ! C'est écoeurant d'égoïsme. Tu imagines si son ancien mari ou sa progéniture tombent sur ses écrits ? Et eux, qu'est-ce qu'ils en pensent ? Pourquoi on n'a pas droit à leur point de vue ?
-Tu vois, tu raisonnes encore en termes de morale. Mais l'écrivain, comme tout être humain, est limité à lui-même : Becker écrit sur elle parce que c'est ce qui lui paraissait le plus authentique au moment où elle l'écrivait. Eût-t-elle dû écrire la version de son ex-conjoint que la chose aurait sonné faux, parce que l'amour pour un autre homme la rongeait au point de ne pas voir les autres à ce moment-là - ou de ne les voir que comme obstacles. C'est cohérent avec son angle d'approche. J'avoue aussi que je partage sa colère par rapport à la façon dont les autres jugent l'amour dès lors qu'il n'est pas "légitime". Quand elle dit : "Tant qu'il reste secret, l'amour c'est une petite nausée mignonne qui donne aux autres envie de nous tapoter la tête", elle a raison. Tout le monde croit que ce que tu éprouves, c'est léger, que ça va disparaître si tu fais quelques efforts, et personne ne te prend vraiment au sérieux. On te dit "Tu t'en remettras" mais rien n'est plus faux. On peut discuter de l'universalité du propos, mais est-ce que tu n'es pas heureuse de tomber sur quelqu'un qui nous comprenne ?
-...Oui, oui, mais bon, là c'est ton propre narcissisme qui parle. Elle a peut-être une ou deux fulgurances, mais...
-Il y en a d'autres, qui résonnent bien au-delà de moi. Sur les femmes, par exemple. "(...) les femmes ne peuvent jamais gagner. On les soupçonne toujours d'avoir poussé en réaction au tuteur, quand elles ont l'air de s'en éloigner. On dit qu'elles jouent ce qu'elles aimeraient être. Pas un de nos choix qui ne soit scruté, décortiqué, analysé. Le sol sous nous se dérobe éternellement, il faut toujours chercher un abri quelque part, et ne jamais s'installer puisque tout tremble." Ce passage, c'est aussi nous : on a toujours essayé d'être autre chose que ce qu'ils disaient des femmes. "Ils", c'étaient les pères : dans un autre passage, un ami à elle lui dit que les pères sont de droite par essence : ils sont l'autorité qui ne souffre aucune opposition. Et comme on est toujours, en tant qu’écrivain, le descendant de ceux qu'on a lus, beaucoup d'hommes sont devenus nos pères. Ces pères avaient de grandes qualités, bien sûr ; mais le fait est que beaucoup n'aimaient pas leurs filles - justement parce que filles. Ils disaient des choses atroces sur la féminité, et on les a crus. Alors on a essayé de construire autre chose. On a essayé et à chaque fois, on a eu l'impression de retomber dans un travers de la femellitude. Où qu'on aille, rien ne nous permettait d'échapper à cette condition. ça a été difficile de parvenir à une identité de femme qui nous convienne.
-...
-Mais elle a été là. Elle et d'autres nous ont montré que d'autres façons d'être femmes existaient. Qu'on pouvait s'affranchir de l'étiquette "nana" tout en n'ayant pas honte d'en être une. Elle nous a permis de toucher une forme de stabilité. Pour cela, au moins, tu dois reconnaître qu'elle a touché au-delà d'elle-même. Et tu dois te montrer reconnaissante.
-Reconnaissante ? Après avoir lu un truc aussi exaspérant ? Sérieux, c'est joli de faire des longues phrases, mais quand t'en comprends pas la moitié...puis ce langage excessivement précieux à notre époque, c'est ridicule.
-C'est tout ce qui te reste, maintenant ? L'attaque sur le style ? Tu es mesquine : sa langue possède une réelle musicalité. Il y a un rythme effréné qui rappelle l'état d'étourdissement dans lequel elle est sans cesse. Oui, son style est parfois épuisant, mais il est fluide : on lisait, quoi, 50 pages par jour ? Pour des lectrices lentes comme nous, c'est un record. En plus, ce que tu dis n'est pas tout à fait vrai : elle contrebalance souvent ses phrases précieuses par un gros mot ou une tournure familière qu'elle sait mettre pile au bon moment pour faire pulser sa phrase, pour ne pas lui donner un air trop distant ou affecté. Et ça lui donne un vrai sens de l'aphorisme. On a envie de se replonger dans ce livre pour en noter une phrase ou deux au cas où...
-Au cas où on perdrait notre dignité pour un mec ?
-(soupir) Tu parles comme les pères.
-Ah ouais ?
-Ben ouais, les pères. Les pères de droite qui ont pondu des articles sur Becker dans l'Incorrect ou Le Figaro et que tu as crus, comme tu croyais ceux d'autrefois qui nous donnaient des claques à travers leurs livres.
-Mais...non...à peine...
-Meuf. Je sais que tu les as lus. Et que tu trembles devant tout ce qui ressemble à de l'autorité, surtout en écriture. Mais tu n'as toujours pas compris que c'était une bande de gorilles qui avaient besoin de se rassurer sur leur pouvoir. On leur pisse à la raie.
-C'est...
-Quoi ?
-Tu parles comme elle, maintenant...ils vont nous juger...
-Eh ben on ne se présentera pas au tribunal. On a une voiture à prendre et un amoureux à retrouver. Et on aime ce bouquin. Point barre.
-...Ok point barre. Mais c'est moi qui conduis.