Le retour de la diligence – après Un début dans la vie. Ce court Message n’est pas moins cruel. Les deux passagers, jeunes et nettement moins fanfarons que dans Un début dans la vie, en viennent à parler de leurs maîtresses. Pas de gaffe sociale aux lourdes conséquences ici, mais un accident de la route. L’un d’eux en meurt, mais il a eu le temps de confier à son compagnon de route, inconnu le matin même, la tâche d’en avertir sa maîtresse.
Et si on veut être précis, le Message, dans sa première édition, constituait avec la Grande Bretèche l’un des deux volets d’une nouvelle intitulée le Conseil, qui reprend le modèle des récits d’après-dîner, à la façon des Mille et Une Nuits dont Balzac reconnaissait se démarquer, de l’Heptaméron, du Décaméron, ou des C*ontes de la bécasse* plus tard. (Le principe des histoires dans l’histoire est vieux comme l’Odyssée, mais je me limite ici aux œuvres dans lesquelles le récit cadre resterait bien maigre si l’on ôtait les récits encadrés.)
Le narrateur sera le messager, ce qui fournit à Balzac l’occasion de quelque art poétique (?) : « Beaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir poétique » (p. 395). On pensera, bien sûr, à tous ces lecteurs que les descriptions balzaciennes ennuient profondément. « Il faut tout dire. Au dernier buisson de l’avenue, j’avais rehaussé mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l’une par l’autre ; puis je l’avais boutonné soigneusement pour montrer le drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l’est le reste ; enfin, j’avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement frottées dans l’herbe » (p. 400).
On admettra aussi que la portée poétique d’un tel passage est limitée... Or, je crois qu’il y a une ironie douce dans cette première phrase : « Il faut tout dire ». Balzac se moque, sinon de ses lecteurs, du moins de son narrateur. Poétique, cette évocation ne l’est pas au sens où nous l’entendrions, mais il faudrait avoir une intelligence sociale bien limitée pour prétendre qu’elle ne sert à rien.
Oui, la diligence chez Balzac m’a tout l’air d’être un lieu initiatique privilégié, et le personnage principal appartient à la grande famille balzacienne des jeunes hommes naïfs : « Ce fut peut-être la seule fois de ma vie que j’eus du tact et que je compris en quoi consistait l’adresse des courtisans ou des gens du monde » (p. 401). Qu’il soit le narrateur, précisément, apporte un peu de légèreté : le lecteur n’est plus en surplomb, comme il l’est lorsque Balzac plonge ses personnages dans la société de la même manière qu’il exposerait des rats de laboratoire à des rayons ionisants.
L’information délivrée dans le Message restera en filigrane : l’initiation du jeune homme passe par la compréhension de ce que les mots ne disent pas. Car en prenant la place de son ami d’un jour, le narrateur apprend l’implicite : « Il y avait cinq couverts : ceux des deux époux et celui de la petite fille ; le mien, qui devait être le sien ; le dernier était celui d’un chanoine de Saint-Denis » (p. 403). Naturellement, le lecteur fait le même apprentissage – ce qui n’est peut-être pas inutile s’il veut lire la Grenadière dans la foulée. D’ailleurs, je crois que le narrateur et le lecteur finissent par se retrouver : « Le lendemain, cette scène nocturne, confondue dans mes rêves, me parut être une fiction » (p. 407).