Le nom des rois commence dans une enfance beyrouthine bercée par les atlas, les généalogies impériales et les rêveries solitaires. Le narrateur, jeune garçon fasciné par les figures de conquérants et de souverains oubliés, consigne dans ses carnets les noms de dynasties disparues comme d’autres collectionnent les timbres. Ce goût pour les lignées et les empires ne relève pas d’une simple érudition : il traduit une quête d’ordre dans un monde qui vacille.


Entre salons bruissant de conversations feutrées, montagnes resplendissant de majesté silencieuse et soirées rassemblant un gotha cosmopolite pour des parties de cartes sous les lampes tamisées, le Liban des années 1960 apparaît d’abord comme un décor lumineux, presque irréel. Ce pays, que l’on surnommait la Suisse du Moyen-Orient, semble suspendu dans une forme d’élégance heureuse. Mais cette paix n’est qu’apparente. Des bruits sourds montent du dehors, des rumeurs traversent les murs et, bientôt, le monde s’effondre.


La guerre civile, qui éclate en 1975, transforme le roman en récit d’apprentissage. L’enfant rêveur devient adolescent dans un pays déchiré. A mesure qu’il découvre une histoire réelle qui, dans sa brutalité et sa confusion, n’a rien de noble, ses illusions tombent et ses figures héroïques perdent leur éclat. En même temps que le regard change, la langue glisse d’un lyrisme proustien à une tonalité plus âpre et désenchantée. On quitte les fastes pour les ruines et les récits pour les silences.


Sans jamais revendiquer l’autobiographie, la narration s'ancre dans une mémoire intime transfigurée par la fiction. L’enfance beyrouthine, les rêveries impériales et le glissement vers la guerre semblent émerger d’un vécu personnel, stylisé avec pudeur. S’il ne raconte pas la vie de l’auteur, le roman en recueille les échos, les atmosphères et les obsessions. Ce regard d’enfant, qui filtre le réel sans le réduire, confère à la guerre une dimension abstraite, presque mythologique, dans une distance entre souvenir et invention, entre histoire et imaginaire, où le texte puise sa justesse.


Dans sa langueur mélancolique, l’écriture explore avec obstination les replis de la mémoire. Charif Majdalani écrit en français avec une élégance orientale, tout en ampleur, détours et raffinement syntaxique qui donnent au texte sa respiration, sa densité et sa musique intérieure. L’histoire se tisse dans les interstices du souvenir, entre clartés fugitives et ombres persistantes.


Ne cherchant ni à reconstituer ni à juger le passé, l’auteur en capte les reflets, les silences et les rémanences dans ce qui constitue moins une chronique qu’un chant discret, les noms comme des balises dans le brouillard de la mémoire. Ce qui s’efface laisse des traces, et ce sont elles que l’écriture recueille, avec pudeur et fidélité, comme on ramasse les fragments d’un monde qui ne reviendra pas, mais qui continue d’habiter les mots.


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le 28 sept. 2025

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