J'ai entendu énormément de bien sur ce livre avant qu'on ne me l'offre.
Ça tombait bien, j'ai justement envie de découvrir les ouvrages de littérature fantastique dont le succès d'estime survit à la déferlante et l'indigestion de bouquins aux titres, couvertures et scénarios qui se ressemblent tous dans les rayons des librairies (souvent dotés du petit red flag "best-seller du New York Times"). Le Prieuré de l'Oranger était le premier de la liste (que je souhaite peut-être poursuivre avec les livres de Jaworski, Robin Hobb, Patrick Rothfuss et Brandon Sanderson), et avec tous ces avis dithyrambiques, même venant de proches dont j'estime beaucoup l'opinion, je m'y suis aventuré avec les meilleures intentions du monde.
La douche a été froide.
Pourtant, même si le style n'est pas à tomber par terre, les quelque mille pages se tiennent sans que le choix des formules ne me fasse régulièrement rouler des yeux comme le Young Adult en est si souvent capable ; la mythologie est ambitieuse et plutôt intéressante, et il y a une certaine rigueur, une exigence appliquée à l'ancrage des us et coutumes des diverses civilisations développées dans l'œuvre, que je ne peux que saluer.
Du reste, et je l'ai senti dès les trois premières pages avec l'avalanche de noms propres avant même de dire bonjour, le livre fait un naufrage en heurtant tous les poncifs du genre qui m'ont mis en froid avec, il y a de ça quelques années.
L'un des problèmes du fantasy tel qu'il existe aujourd'hui, c'est que sa narration et construction d'univers collectionnent les clichés à tel point que même la subversion du cliché devient un cliché. Si quelques variantes viennent ponctuer un ouvrage ou un autre, les histoires d'imaginaire/Young Adult vont peu ou prou toutes dans la même direction. C'est une lecture doudou pour s'évader, pour trouver un monde qui est plus adéquat avec nos valeurs que le sinistre monde réel*
(*offre sous conditions, car on gardera des systèmes politiques autoritaires dirigés par de bons et respectables leaders, des religions à la foi aveugle et stupide, et des grands méchants bien manichéens faciles à tuer pour que le lecteur n'ait pas trop besoin de questionner sa propre morale ; retirer l'essence patriarcale presque inhérente au fantasy est un bel effort qu'a entrepris l'autrice, mais elle s'est arrêtée à mi-chemin (avec toutefois un petit raccrochage aux branches dans la conclusion du roman qui remet en question la politique monarchique, ce qui me laisse entendre qu'elle en est tout à fait consciente et qu'elle s'est juste forcée à le faire pour appâter le chaland))
Alors, on retrouve le classique Mal scellé depuis mille ans (oui vraiment) qui va revenir à cause d'une prophétie (+bonus dragons parce que les années 2010 et les dragons c'est une longue histoire de dépendance affective), des sorcières badass qui découvrent leur sensualité, des chevaliers chevaleresques, des interminables histoires de cour royale avec un ou deux complots à la clef parce qu'il faut bien rappeler que le problème ne vient pas des pauvres dirigeants victimes du décorum mais des conspirateurs corrompus, de la romance cucul la praline entre personnes de hiérarchie différente, des morts rapides choquantes et gratuites, et tout un casting de personnages qui écope d'un terrible balai dans le cul, tous sont rigides et enfermés dans leurs réalités institutionnelles, si bien qu'on a beaucoup de mal à s'attacher au moindre d'entre eux.
Malheureusement, les personnages qui parlent le mieux et le plus sagement (je pense à un certain poète et à un empereur d'un pays à l'est) n'ont que trop peu de temps pour s'exprimer alors que j'aurais bien plus aimé suivre leur histoire à eux que celle de nos ennuyeux protagonistes. Ils sont d'ailleurs la preuve que la plume de Samantha Shannon est loin d'être mauvaise, car leurs paroles font mouche dans leurs rares moments.
Le problème plus global de l'histoire, en revanche, c'est qu'on a payé pour une aventure épique et qu'on s'emmerde. Et quand l'épique s'immisce enfin timidement, c'est pour quelques scènes expédiées et à la grandeur fade, dans lequel des personnages qui prenaient déjà trop de place dans ce récit polyphonique en prennent encore plus.
J'en veux aussi au service marketing, qui fait son beurre en vendant un "Game of Thrones féministe" (c'est marqué sur la couverture) ! Le livre n'a même pas le droit d'exister par lui-même, c'est forcément un ersatz d'une œuvre antérieure populaire (bon, après, ma mauvaise foi aura tendance à dire que le rythme a le même problème dans les deux œuvres, avec un final tiédasse où les unités de temps et de distances n'ont plus aucun sens et que les personnages font le tour du monde tous les trois chapitres pour finalement régler la menace installée depuis le premier chapitre en une maigre vingtaine de pages).
Mais il faut dire que les éditeurs ont une manie de donner une apparence over the top similaire à tous les romans d'imaginaire qu'ils publient, et que ça ne donne absolument pas l'impression aux auteurices qu'il leur est permis de sortir un tant soit peu de ce cadre vérolé.
Et c'est comme ça qu'on cloisonne l'imaginaire dans une petite case avec ses tropes et l'illusion que tout a été raconté.
Le fantasy est ringard et a besoin de renouveau, loin des reines et des princes, des dragons et des dieux, des chevaliers et des sorcières, du mimétisme et des intrigues de cour (c'est bon on a plus que fait le tour de la question). Nos imaginaires méritent plus de respect et de diversité. Nos auteurices méritent plus de liberté créative pour innover au lieu de répéter encore et toujours les mêmes écueils. Et nos éditeurices sont des artisans qui méritent de pouvoir se faire plus plaisir dans la fabrication de l'objet livre, parce qu'il y a de quoi rendre un bouquin vraiment beau et unique en son genre, sans devoir s'imiter les uns les autres et gonfler artificiellement l'aura d'un bouquin qui n'a peut-être pas l'ambition d'être le "nouveau machin populaire" mais de créer leur propre légende.
Le fantasy a besoin d'un nouvel angle narratif, sinon, il restera coincé entre l'indulgence de son lectorat et le mépris de ses détracteurs qui considèrent l'imaginaire comme de la sous-littérature. Mais je le reconnais, ça n'est pas facile de réconcilier un public déjà conquis et un autre, plus hermétique au genre, et je ne peux que donner du crédit à des personnes comme Samantha Shannon d'essayer à leur façon, et d'avoir réussi le tour de force de ficeler une histoire aussi longue - c'est juste dommage que les énormes ficelles utilisées aient d'aussi gros sabots, enfin, j'me comprends.
Dans l'état actuel des choses, le Prieuré de l'Oranger est peut-être parmi ce qui se fait de mieux en fantasy, et c'est ce qui m'attriste le plus ; parce que ces mille pages ont été un calvaire à tourner, et que quitte à grailler un livre d'une longueur similaire, j'aurais aimé trouver du bien à en dire.
La prochaine fois, peut-être ?