Tout part d’une interrogation, somme toute assez banale : comment peut-on, au XXIe siècle, être chrétien ? C’est-à-dire, comment se fait-il que des gens se définissent encore par leur appartenance à un culte reposant sur la mort et la résurrection d’un prêcheur juif il y a 2 000 ans ? Il y a un premier niveau de réponse, sociologique : c’est une affaire de pratiques transmises de génération en génération, d’ailleurs de moins en moins, et pas tant de mystique ou de métaphysique. Cette réponse est incomplète et entraîne une seconde question : certes, mais comment et pourquoi cela dure depuis si longtemps ?
Mon père, qui m’emmenait à la messe le dimanche, quand j’étais petit, regrettait qu’elle ne soit plus en latin, à la fois par passéisme et parce que je me rappelle sa phrase : « en latin, on ne se rendait pas compte que c’est si bête ». On peut se rassurer en disant : ils n’y croient pas. Pas plus qu’au père Noël. Cela fait partie d’un héritage, de coutumes séculaires et belles auxquelles ils sont attachés. En les perpétuant, ils proclament un lien dont il y a lieu d’être fier avec l’esprit d’où sont sorties les cathédrales et la musique de Bach. (p. 15)
Emmanuel Carrère se pose ces questions, disons spirituelles, à partir de l’intime : comment se fait-il que lui-même, Emmanuel Carrère, écrivain reconnu du milieu germanopratin, bobo cynique et goguenard plus malin que tout le monde, ait été chrétien pendant quelques années dans la décennie 1990, au point de ne manger qu’un bol de riz par jour et de noircir une vingtaine de carnets de commentaire des Évangiles ? C’est ce double-fil, intime et spirituel (et donc universel), qui tient le livre entier, qui peut paraître assemblé de force : une partie sur lui, une sur l’apôtre Paul, deux sur l’évangéliste Luc. Même sans l’avoir forcément beaucoup lu, on sait que Carrère ne peut s’empêcher de parler de lui-même ; à titre personnel, ça ne me dérange pas et constitue même une qualité : j’aime savoir d’où parle l’enquêteur que je lis, si je dois le suivre sur 630 pages.
Qu’est-ce qui est vrai, dans le christianisme ? La résurrection ? L’eucharistie ? (« Blaise Pascal, agacé : « Que je hais ces stupides qui se posent des problèmes pour croire à l’Eucharistie ! Si Jésus-Christ est bien le fils de Dieu, où est la difficulté ? » (On pourrait appeler ça l’argument « au point où on en est... ») », p. 106) La fin des temps ? Et au-delà du dogme, comment une secte juive a réussi à ce point, à la fois contre le judaïsme mainstream, les autres religions orientales tolérées par l’Empire, et le paganisme civique romain ? J’ai appris un tas de choses sur les deux figures auxquelles Carrère s’attache, et le contexte historique des premiers chrétiens : Paul, qui n’a jamais rencontré Jésus en personne mais touché, transfiguré par la grâce, l’illuminé, le prophète-missionnaire intransigeant qui prêche contre tout le monde, les juifs, les autres Pères de l’Église qui eux ont connu Jésus, ses apôtres directs (Pierre et Jacques) ; Luc, son secrétaire, médecin grec qui le suit partout, lui survit, et en tirera son Évangile et ce qu’on appelle « Actes des Apôtres » (une Vie de Paul, en réalité) ; et bien sûr l’histoire du judaïsme et ses rapports ambivalents avec l’empire romain, d’abord cordiaux, puis la grande révolte de Judée, Vespasien, Titus et Bérénice (nous ramenant à Racine, qu’on connaît mieux)…
Ce travail de journaliste historique est passionnant, sur le fond comme sur la forme, et je serais bien en peine de le résumer ; ce qui m’a le plus intéressé, c’est le travail littéraire de Carrère. Le Royaume est un livre de critique littéraire et philologique de trois des livres, et pas des moindres, de la Bible : les lettres de Paul, l’Évangile de Luc et ses Actes des Apôtres. C’est une idée géniale, et le résultat est extrêmement stimulant. Carrère recoupe les sources (car il y en a), se demande qui a écrit quoi, expose sa cuisine, la compare à celle des autres exégètes, et à chaque instant indique bien ce qui relève du certain, du probable, du presque impossible, et du romancé.
Devant chaque verset, je me pose cette question : ce que Luc écrit là, d’où le sort-il ? Trois possibilités. Soit il l’a lu et il le recopie – le plus souvent dans l’Évangile de Marc, dont l’antériorité est généralement admise et dont plus de la moitié se retrouve dans le sien. Soit on le lui a raconté, et alors qui ? Là, on entre dans le maquis des hypothèses : témoins de première, de seconde, de troisième main, hommes qui ont vu l’homme qui a vu l’ours… Soit enfin, carrément, il l’invente. C’est une hypothèse sacrilège pour beaucoup de chrétiens mais je ne suis plus chrétien. Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain, et qu’il invente souvent, cela me semble une évidence. (p. 405)
De son style allègre, il n’hésite pas à jouer l’anachronisme en comparant l’Église naissante à l’URSS (avec ses querelles de chefs, ses changements de doctrine et ses passations compliquées), ou à Proust ; il convoque et parle très bien de Nietzsche, Simone Weil, Pascal, le Yi-King, Philip K. Dick, Woolf, Renan, Paul Veyne, Yourcenar, Sénèque, Homère… Il évoque, sur quelques pages fascinantes, la Bible des écrivains à laquelle Frédéric Boyer l’avait invité à participer, ses questions de traduction et d’exégèse qui peuvent paraître littérairo-absconses alors qu’elles sont si importantes pour la foi et rien de moins que l’histoire de l’Occident. Il y a bien sûr l’humour de Carrère, toujours en embuscade, et de vrais passages drolatiques dans la première partie : l’histoire de la fille au pair fanatique, et la psychanalyste freudienne qui analyse la conversion de Carrère comme une recherche, évidemment, du Père.
Les 630 pages sont longues et intimidantes, c’est vrai, mais il a un vrai talent pour entraîner son lecteur par la construction et le charpentage du récit, en lui donnant une force d’attraction interne impressionnante. Par un hasard du calendrier, sortait ces jours-ci L’Odyssée de Christopher Nolan, qui vampirise complètement le mythe homérique pour en faire un plat blockbuster américain. C’est un bonheur de lire Le Royaume, qui redonne toute sa moelle et sa signification au monde antique, si différent du nôtre, mais dont Carrère nous fait lire et entendre les échos lointains.