Je sais bien que l’intérêt d’une adaptation d’une œuvre classique n’est pas de coller au matériau original – surtout dans le cas de l’Odyssée, qui est un mythe sans forme originale – mais de le relire en fonction de l’époque. Je me moque donc que la VO soit en anglais et pas en grec ancien, que les armures ne soient pas mycéniennes, qu’il y ait des personnages noirs… Cependant, il y a tout de même un pacte de crédibilité qui se noue entre le film et le spectateur, doublé dans le cas d’une adaptation (adhésion au film, et adhésion à l’adaptation, qui doit reprendre certains éléments saillants du matériau original), qui est ici malmené à plusieurs reprises.
Dans les costumes, déjà : Agamemnon est costumé et filmé comme Batman, il sort tout droit d’un catalogue de cosmétiques facultatifs payants de jeu-vidéo genre Assassin’s Creed Odyssey – j’ai pouffé de rire à chacune de ses apparitions tant le premier degré littéral et sérieux de Nolan est déconcertant et déplacé –, et les costumes troyens évoquent plus un film de SF, un jeu-vidéo, ou même le costume fantaisiste de Lancelot dans le premier film Kaamelott, alors que les Troyens ne sont jamais que des Grecs, au même titre que les Achéens. Dans les dialogues, ensuite : je ne demande pas que les acteur‧ices récitent les vers du poème comme ils déclameraient Racine ou Shakespeare, mais à aucun moment je n’ai eu l’impression d’écouter des Grecs du VIIIe siècle avant notre ère. Ce problème est lié à celui du casting, qui à mon sens ne fonctionne pas à l’exception d’Anne Hathaway en Pénélope : quand je vois Matt Damon (très fatigué), Tom Holland (très mauvais) et Robert Pattinson (très méchant), je ne vois pas Ulysse, Télémaque et Antinous ; pas des héros grecs mythiques, mais trois superstars américaines venant pour leur chèque et la ligne sur le CV.
Outre ces problèmes d’adhésion, qui sont finalement assez personnels, le vrai problème du film réside dans la lecture que fait Nolan de ce mythe fondateur : il en fait un film ultra-américanisé, de l’impossible retour au pays d’un vétéran traumatisé par la guerre. C’est un parti-pris, certes : je suis en total désaccord avec. L’Odyssée, c’est l’histoire d’un homme tiraillé par une double-nostalgie du chez-lui, et de l’aventure. Rien à voir, donc, avec cet énième film de guerre américain sur la guerre qui détruit tout, surtout les vainqueurs.
Tout cela ruisselle dans l’odyssée elle-même, c’est-à-dire le voyage, qui est vidé de tout son sens poétique et philosophique : le Cyclope, d’un passage de ruse sur la définition de l’Être et l’identité par le nom, est transformé en banal épisode vaguement horrifique (outis, personne ; jeu de mot magistral : je suis outis, personne ; outis, personne, m’a tué...), les Sirènes sont expédiées hors-champ alors qu’elles ont aussi une importance capitale puisqu’en racontant à Ulysse ses propres aventures, elles interrogent son identité à soi (la philosophe et philologue Barbara Cassin lit, dans cet épisode, une référence à Parménide et la question ontologique (l’Être est, le non-Être n’est pas) ; Ulysse est alors le héros de l’Odyssée, de la poésie, et celui de l’Être, de la philosophie. Si Nolan était vraiment le cinéaste-philosophe que ses fans n’ont cesse de clamer…), Calypso ne sert que de gourou-aromathérapeute-psychanalyste amatrice (la femme comme réceptacle et thérapeute des peurs masculines, on fait des progrès), Ulysse, poly tropos, « aux milles tours », « aux milles ruses », « l’Inventif » (choisissez votre traduction), n’est pas spécialement rusé et n’a d’ailleurs aucune caractérisation, Charybde et Scylla ne sont pas effrayants, les Enfers ressemblent à une grande plage normande à marée basse… Et il n’y a pas de dieux et de magie, ou si peu : Zendaya est extirpée de Dune pour faire la moue et figurer Athéna dans trois scènes, mais pas d’Apollon, de Poséidon, d’Aphrodite… La scène où Circé change les soldats en cochons est tout de même assez réussie. Cette absence est un problème narratif : il est sans arrêt fait mention de la « loi de Zeus », c’est-à-dire l’hospitalité, qu’Ulysse bafoue partout où il passe et ce pour quoi il est puni. Or, dans le film, la seule raison pour laquelle il galère (ahah) à rentrer est qu’il a choisi, au départ de Troie, de partir vers le Sud et l’inconnu plutôt que de suivre la route classique vers l’Ouest, sans qu’on sache pourquoi. Hubris ? Culpabilité ? Désir de mort ? Caprice ? Sens de l’aventure ? Nolan ne tranche pas, Matt Damon n’en sait rien, et nous non plus.
La prise en charge de la narration par les personnages eux-mêmes aurait pu être une bonne idée, puisque le premier vers communément admis de l’épopée est « Ô muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif » (traduction Philippe Jaccottet) et qu’il y a donc une distance avec l’action elle-même ; cependant, c’est très mal fait et paraît artificiel : Calypso ne sert qu’à ça, Ménélas se met d’un coup à déblatérer toute la guerre de Troie à Télémaque qui n’a rien demandé… Je ne m’exprimerai pas sur l’esthétique du film puisque dans sa mégalomanie technique et sa soif de postérité, Nolan a choisi un format inaccessible à l’immense majorité des spectateurs, et que j’ai donc vu un film tronqué, au rabais.
Et puisque que ce n’est pas un film sur l’Odyssée mais un film de guerre, que valent les scènes de combat ? À mon avis pas grand-chose, la scène de combat final contre les prétendants étant très mauvaise et invraisemblable, même en oubliant qu’Ulysse est supposé être un gars malin et pas un grand guerrier. Reste que les scènes à Troie sont plutôt réussies et rappellent Troie de Wolfgang Petersen, qui lui était un authentique film de guerre sans aucun intérêt ou presque pour l’Iliade, et sans prétendre le contraire.
Je ne peux pas nier que ce soit un divertissement de bonne facture. Mais peut-être faudrait-il arrêter d’encenser Nolan comme le grand cinéaste-philosophe de l’époque, transcendant le clivage film d’auteur / film populaire à la seule force de son génie, pour le considérer à sa plus juste mesure : un bon fabricant de blockbusters.