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Un ouvrage visionnaire !
Un livre qui a décrit, il y a plusieurs décennies, le monde qui est advenu et en lequel nous sommes désormais plus que tout immergés...
le 6 juil. 2024
« Ce système complexe n’est possible que par l’amélioration d’une organisation amenant à une coïncidence de plus en plus complète de la production et de la consommation ; étant en progression constante et nécessaire, la Technique fait du système technicien l’agent d’une inévitable société d’abondance. Mais, réciproquement, tout étant ainsi produit et consommé, le système suppose une intégration de plus en plus complète de chaque élément, y compris l’homme, en tant qu’objet. L’homme ne peut plus être sujet, car le système implique que, au moins par rapport à lui, l’homme y soit toujours traité en tant qu’objet. Ce phénomène est, aujourd’hui, beaucoup plus important que la fameuse interprétation marxiste de la "marchandise".
Le système technicien par son accomplissement sans intention produit successivement, dans tous les domaines où il s’applique, une objectivation qui n’a plus rien à voir avec celle de Hegel, qui n’est plus celle du sujet, qui ne s’introduit pas dans une dialectique sujet-objet. Maintenant ce qui est incorporé, ou saisi, est traité en tant qu’objet par le système actif qui ne peut pas se développer ni s’accomplir s’il ne joue sur un ensemble d’éléments auparavant réduits à la neutralité et la passivité. Car rien ne peut avoir de sens intrinsèque, mais reçoit un sens de l’application technique – rien ne peut prétendre à une action, mais est agi par le processus technique – rien ne peut se vouloir autonome : car c’est le système technicien qui, lui, est autonome. »
« Devenue un Universum de moyens, la Technique est en fait le milieu de l’homme. Ces médiations se sont tellement généralisées, étendues, multipliées qu’elles ont fini par constituer un nouvel univers, on a vu apparaître le "milieu technicien". Cela veut dire que l’homme a cessé d’être dans le milieu "naturel" [...] pour se situer maintenant dans un nouveau milieu artificiel. Il ne vit plus au contact avec les réalités de la terre et de l’eau mais avec celles des instruments et objets qui forment la totalité de son environnement. Il est maintenant dans un milieu fait d’asphalte, de fer, de ciment, de verre, de matière plastique, etc.
L’homme n’a affaire avec les éléments naturels qu’au travers d’un ensemble si complet de techniques qu’il n’a en réalité affaire qu’à ces techniques. Le milieu naturel en lui-même disparaît : il faut évidemment faire la comparaison avec la ville, produit essentiel de la Technique : en ville l’homme n’aperçoit des éléments de nature qu’accidentellement [...] : il n’y a plus rien de spontanément naturel. La Technique est milieu de vie non seulement par le fait qu’elle exclut le rapport direct avec les éléments naturels [...] mais encore par le fait qu’elle intervient directement sur la vie de l’homme et lui demande des adaptations comparables à celles qu’avait exigé primitivement le milieu naturel. »
« Technique autonome, cela veut dire qu’elle ne dépend finalement que d’elle-même, elle trace son propre chemin, elle est un facteur premier et non second, elle doit être considérée comme "organisme" qui tend à se clore, à s’autodéterminer : elle est un but par elle-même. L’autonomie est la condition même du développement technique. [...] Exerçant cette fonction, la technique ne supporte aucun jugement venant de l’extérieur, ni aucun frein : elle se présente comme une nécessité intrinsèque. Le système technique, incarné bien entendu par les techniciens, n’admet pas d’autre loi, pas d’autre règle que la loi et la règle technique envisagées en soi et par rapport à soi.
Le second aspect : la technique ne supporte aucun jugement moral. Le technicien ne tolère aucune insertion de la morale dans son travail : celui-ci doit être libre, il paraît évident que le chercheur n’a absolument pas à se poser le problème du bien ou du mal, du permis ou du défendu de sa recherche. Celle-ci est, tout simplement. Mais il en est exactement de même pour l’application : ce qui a été trouvé s’applique, tout simplement. L’autonomie de la technique s’est ici établie principalement par le moyen de la division radicale des deux domaines : "chacun chez soi". La morale juge de problèmes moraux. Quant aux problèmes techniques, elle n’a rien à y faire : seuls les critères et moyens techniques sont acceptables. »
« J’entends par auto-accroissement le fait que tout se passe comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l’homme. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que l’homme n’intervient pas et n’a aucun rôle. Mais que cet homme est pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes ses activités, même celles qui apparemment n’ont aucune orientation volontaire contribuent à la croissance technicienne qu’il y pense ou non, qu’il le veuille ou non. L’auto-accroissement signifie que la Technique représente un centre de polarisation de tout l’homme du XXe siècle, et qu’elle se nourrit de tout ce qu’il peut vouloir, tenter, rêver.
La technique comporte comme donnée spécifique qu’elle se nécessite pour elle-même sa propre transformation. À partir du moment où elle existe dans sa réalité moderne elle produit le phénomène de progression : le progrès dont nous sommes imbus et dont l’idéologie inspire tous nos jugements est un produit direct de la technique. Il n’est pas "de la technique qui progresse", il est une réalité nouvelle indépendante : c’est la conjonction, entre le phénomène technique et le progrès technique qui constitue le système technicien. »
« Les ordinateurs sont les facteurs de corrélation du système technicien. Jusqu’ici les grands ensembles techniques n’avaient que peu de relations entre eux. [...] Le processus informatique résout le problème : il y a eu grâce à l’ordinateur apparition d’une sorte de systématique interne de l’ensemble technicien, s’exprimant par et jouant au niveau de l’information : c’est par l’information totale et intégrée réciproque que les sous-systèmes techniciens à la fois peuvent se constituer comme tels et peuvent se coordonner.
Cela aucun homme, aucun groupement humain, aucune constitution ne pouvait le faire. [...] Il joue le rôle du système nerveux dans l’ordre technicien. [...] Seul l’appareil le plus parfait techniquement, et le plus puissant, peut y arriver. Ainsi l’ordinateur remplit une tâche inaccessible à l’homme ! Il n’y a donc aucune concurrence entre eux. L’idéologie du robot serviteur ou rebelle, ou de l’ordinateur remplaçant finalement l’homme dans le processus évolutif des êtres, tout cela ce sont des histoires qui prouvent que ceux qui parlent de l’ordinateur n’ont encore rien compris à ce qu’est l’ordinateur. »
« Le système technique ne tend pas à se modifier lui-même lorsqu’il développe des encombrements, des nuisances, etc., il est livré à une croissance pure, dès lors ce système provoque un accroissement des irrationalités. [...] Lorsqu’on s’aperçoit que les logements construits selon les normes techniques les plus économiques sont désastreux au point de vue sociologique ou psychologique, on continue cependant sur la lancée, on ne peut revenir en arrière. [...] De même quand une opération est lancée, elle doit aboutir même quand on reconnaît que c’est un désastre.
Il n’y a aucun contrôle interne des résultats, aucun mécanisme interne de régulation, car ces résultats se font sentir à un niveau et dans des domaines qui ne sont pas techniques. Le système technicien ne fonctionne pas dans le vide mais dans une société et dans un milieu humain et "naturel". [...] Le drame technologique actuel tend à ce que la technique ayant conquis son autonomie et fonctionnant par auto-accroissement ne pourrait au contraire avoir de feed-back que par une pression externe. »
« Tout se passe comme si le phénomène technicien possédait en lui une sorte de force de progression qui le fait s’orienter indépendamment de toute intervention extérieure, de toute décision humaine. [...] L’automatisme porte sur la direction technique, le choix entre les Techniques, l’adaptation du milieu à la Technique et l’élimination des activités non techniques au profit des autres. Tout cela se fait sans que l’homme y pense, le veuille, et le voudrait-il, il ne pourrait pas modifier l’évidence des choix.
L’opération chirurgicale que l’on ne pouvait pas faire et que maintenant on peut faire n’est pas discutable, n’est pas l’objet d’un choix : elle est. Nous tenons ici un aspect décisif de l’automatisme technique : c’est maintenant la technique qui opère le choix ipso facto, sans rémission, sans discussion possible, entre les moyens à utiliser. L’homme n’est absolument pas l’agent du choix. Il est un appareil enregistreur des effets, des résultats obtenus par diverses techniques. »
« Il faut dissiper le mythe que la technique augmente les possibilités de choix : bien entendu, l’homme moderne peut choisir entre cent marques de voitures et mille tissus… c’est-à-dire des produits. Au niveau des consommations, le choix porte sur un éventail plus large. Mais au niveau du rôle dans le corps social, au niveau des fonctions et des conduites, il y a une réduction considérable. Le choix entre des objets techniques n’est pas de la même nature que le choix d’une conduite humaine. [...] Le "ou bien ou bien" porte sur "ou bien la voiture" "ou bien la télé". Jamais par exemple : ou bien plus d’électricité, ou bien une réduction des risques atomiques.
Ce choix proposé est toujours faux, parce que le discours technicien habituel consiste précisément à affirmer qu’il n’est pas nécessaire de faire un choix mais qu’il est possible de tout cumuler. [...] Nos choix ne sont donc jamais réels, ils portent seulement sur ce que la société technicienne met à notre disposition. [...] L’homme qui aujourd’hui se sert de la technique est de ce fait même celui qui la sert. Et réciproquement seul l’homme qui sert la technique est vraiment apte à se servir d’elle. »
« L’approche, la saisie, l’interprétation et la domination du milieu technicien ne peut pas s’effectuer par la voie symbolique. Quant au milieu naturel, la symbolisation est rendue parfaitement insignifiante par la domination utilitaire technique. [...] Le système technicien est un univers réel qui se constitue lui-même en système symbolique. À l’égard de la nature, l’univers symbolique était un univers imaginaire [...] grâce auquel il pouvait à la fois se distancier, se différencier de cette réalité, et en même temps maîtriser le réel par la médiation du symbolique qui attribuait un sens au monde.
Dans le système technicien, il n’y a plus aucune possibilité de symboliser, en ce sens-là, d’abord parce que le réel est produit par l’homme, qui n’éprouve pas le sentiment de mystère et d’étrangeté. [...] La fonction de symbolisation n’est plus une attestation d’un pouvoir spécifiquement humain. Elle est maintenant subordonnée à un autre ordre, à une autre fonction déjà créés par l’homme. Et si elle s’exerce à cet égard, c’est la preuve que la technique est maintenant désormais le vrai milieu de l’homme [...] et en réalité assimile la symbolisation dont l’homme est encore capable. »
Créée
le 8 févr. 2026
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