Le "Zéro et l’Infini" est un roman singulier et fascinant. Il ne décrit pas le totalitarisme à travers sa violence physique mais psychologique. On n’y trouve aucune scène spectaculaire : pas de défilés grandioses en l’honneur d’un chef adulé, pas d’arrestations théâtrales ni de séances de torture à grands renforts de pinces et de seaux d’eau glacée. L’essentiel du récit se déroule dans des espaces clos que sont la cellule exiguë du protagoniste, une salle d’interrogatoire et la cour de la prison. Mais le véritable théâtre de l’action est ailleurs : dans le cerveau humain, en l’occurrence celui de Roubachov, ancien héros de la Révolution devenu accusé, et dans celui de ses interrogateurs.


Tout le talent d’Arthur Koestler consiste à mettre en lumière les méandres retors de la logique révolutionnaire et de la dialectique totalitaire. Roubachov a consacré sa vie au succès de la révolution soviétique et a contribué à forger les principes mêmes du système qui se retourne désormais contre lui. Car pour assurer la survie de la Révolution, l’individu doit s’effacer devant les nécessités de l’Histoire. Le premier interrogatoire est mené par un ancien camarade, encore imprégné des ambiguïtés de l’ancienne garde. Il est bientôt remplacé par un officier plus jeune, produit pur du régime, dont l’esprit semble entièrement formaté par la nouvelle orthodoxie. Roubachov, pourtant traversé de doutes sur les dérives du régime et la direction imposée par Staline, se retrouve confronté à cette logique implacable qu’il a lui-même contribué à instaurer : l’individu comme « zéro », le Parti comme « infini ».


l’admettrel’admettreLe roman pose alors une question universelle : jusqu’où peut-on sacrifier l’individu au nom d’une cause collective ? À travers un enchaînement de prémisses parfois arbitraires, de raisonnements fallacieux et de certitudes assénées par la propagande, les individus en viennent à douter de leur propre jugement, à renoncer à toute forme d’éthique personnelle au profit d’une logique abstraite censée garantir le succès futur du projet révolutionnaire. Pour préserver l’intégrité du Parti et servir de leçon à une population tenue pour immature, tous les moyens deviennent légitimes : mensonge, manipulation, trahison, exécution. La vérité elle-même cesse d’être un absol pour devenir une variable d’ajustement dictée par le Parti. Ce sont là des ressorts totalitaires bien connus et pourtant, sous des formes parfois plus insidieuses, on en retrouve encore aujourd’hui des échos dans certains régimes contemporains qui se revendiquent pourtant démocratiques... Les frontières sont souvent plus poreuses qu’on ne voudrait l’admettre.


dddLe livre est impitoyable. Il ne se contente pas d’exposer la violence des totalitarismes : il s’emploie à en démonter la logique interne, cette mécanique froide que Koestler qualifie de « fiction grammaticale ». Une construction intellectuelle où les mots et les concepts finissent par prendre le pas sur la réalité humaine. Par des arguties bancales et la réécriture de ses propres souvenirs à l'aune de la ligne idéologique du régime auquel il a décidé de consacrer son existence, Roubachov parvient à réconcilier son expérience aux attentes et besoins du Parti. L’un des interrogateurs promet à Roubachov que son sacrifice sera reconnu lorsque la Révolution aura triomphé. L’Histoire, depuis les purges staliniennes, a rendu son verdict : les crimes de masse commis au nom du soviétisme n’ont pas conduit à l’avènement d’une société sans classes et le nombre de vies sacrifiées au nom d'un vain idéal s'étale sur plus de trois générations.


zzéroleslespointOn comprend dès lors la prise de distance de certains intellectuels, à commencer par Albert Camus, face à ces utopies aux dérives mortifères. Leur lucidité rappelle qu’un présent vécu avec mesure, justice et dignité vaut souvent mieux que les promesses incertaines de lendemains qui chantent.

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le 3 mai 2026

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Zachary Jones

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