À mort la Lorraine, à mort Nancy, vive Paris !

A mon grand regret, j’ai mis des mois à terminer Les Déracinés (1897). En effet, je n’étais pas préparé à lire un roman à thèse aussi dense et, le soir, après une journée de travail, j’ai trop souvent préféré la facilité d’un écran au chef d’œuvre de Barrès, surtout quand le livre n’avance pas comme un roman mais davantage comme un diagnostic, une démonstration, une leçon d’anatomie nationale où l’auteur dissèque, chapitre après chapitre, le cadavre encore chaud de la IIIème République. Ce n’est pas le livre auquel je m’attendais honnêtement. Certes, j’avais envie de lire Maurice Barrès depuis quelques années car c’est un auteur qui compte à droite, dans les sphères conservatrices et Les Déracinés est un roman de référence dont j’ai le sentiment qu’on en parle plus souvent qu’on ne le lit vraiment. Or, dès les premières dizaines de pages, l’auteur pose le décor : sept jeunes Lorrains formés au lycée de Nancy par un certain Bouteiller, professeur de philosophie des Lumières, homme des principes abstraits, de l’individu désincarné, de la République comme morale universelle, sont arrachés à leur terre, à leur histoire, à cette conscience commune dont Barrès ne cesse de parler, puis projetés à Paris où chacun suivra bon gré mal gré son propre destin.

Le chapitre de l’installation à Paris reste, pour moi, le seul moment où le livre a vraiment de la vie. Barrès dépeint une énergie que je n’avais pas sentie dans les deux premiers chapitres. Il se dégage une fraîcheur d’écriture plutôt originale pour l’époque avec une dynamique de groupe vécue, des déambulations dans les rues de Paris, des bars, des blagues, une ivresse collective, et ce cri un peu fou, un peu condamné d’avance, « à mort la Lorraine, vive Paris », que le narrateur présente déjà comme l’annonce d’un destin triste pour nos personnages. J’y ai reconnu quelque chose de très concret, de vécu, ces soirées de jeunesse où l’on change de bar, où l’on refait le monde, où tout paraît possible, où le groupe s’émule dans une énergie collective propre à la jeunesse. Moi aussi j’ai fait ça à Clermont-Ferrand, il y a maintenant quelques années. C’était la bonne époque. Et c’est précisément parce que ce passage m’a parlé dans la chair que le reste du roman m’a parfois agacé. On quitte cette vitalité pour retomber dans le descriptif, dans le portrait d’un Portalis, dans les coulisses de la presse, dans les dîners mondains, dans Napoléon aux Invalides, dans des pages et des pages où il ne se passe pas grand-chose sinon que Barrès décrit comment fonctionne réellement le régime corrompu en place.

Il est important de noter que Les Déracinés est un roman où l’action est reléguée au second plan au profit d’une sociologie politique au scalpel dont voici la principale thèse. La République des Lumières, une fois au pouvoir, n’est plus un idéal mais un appareil d’état. Les journalistes, les ministres, les banquiers, les fonds secrets, les subventions, les petits arrangements, tout cela tourne sur lui-même dans des cercles très fermés. On nous a promis le régime parfait dès la Révolution de 1789, la fameuse démocratie éclairée, l’émancipation des consciences de mon cul. Barrès ouvre la porte des coulisses et l’on tombe sur la même bassesse que sous n’importe quel pouvoir, avec en plus l’hypocrisie des grands principes et toute la chialerie afférente. Bouteiller, le professeur du début, celui qui mettait les Lorrains sur le rail de la modernité et de l’émancipation individuelle, devient peu à peu un homme du sérail. Quand les jeunes veulent lancer leur journal, La Vraie République, et lui demandent d’y participer, il les éconduit comme des malfrats. J’ai mis du temps à comprendre la subtilité de la scène. Ce n’est pas seulement qu’il les trouve trop impurs ou trop brouillons mais plutôt que la vigueur intellectuelle, les principes, ne nourrissent pas autant un homme que les arcanes du pouvoir. Le professeur qui vantait la liberté n’aime plus l’initiative dès qu’elle sort du cadre. Il veut de la discipline, du service, de la loyauté à l’existant. Les jeunes, avec leurs contradictions, leur énergie, leur idéal propre, le gênent dans leur projet journalistique. C’est la capitulation du personnage, et à travers lui celle d’une idéologie des Lumières qui, une fois installée dans les ors des palais qu’elle a volé aux rois, n’a plus envie que la population fourre trop le nez là où il ne faut pas. La Gueuse parle d’émancipation tant qu’elle n’a pas le pouvoir. Dès qu’elle l’a, elle le garde, elle le verrouille, elle recycle ses anciens maîtres en rabatteurs comme un poissonnier aux halles de Ménilmontant. Sur ce point je n’ai rien à ajouter à Barrès, je suis entièrement d’accord. Monarchie, République, Empire, le vernis change, l’homme reste en définitive. Les hommes accumulent le pouvoir, le gardent et ne le partagent pas. La République n’échappe pas à cette loi humaine, elle la recouvre seulement de grands mots, et c’est peut-être ce qui la rend plus insupportable que les régimes qu’elle prétendait juger.

Le passage de Sturel à Neufchâteau m’a davantage marqué que bien des chapitres parisiens avec son retour au pays natal. Sturel voit le tissu social traditionnel se défaire, les vieilles familles s’éteindre, d’autres venues d’ailleurs s’installer, des Allemands, des juifs, des populations avec lesquelles, dit à peu près Barrès, on ne fait pas communauté parce qu’on n’a pas la même histoire, pas la même sensibilité, pas le même fond. En effet, une nation n’est pas une carte d’identité, ce n’est pas un contrat et ça ne le sera jamais. C’est une continuité, une histoire commune, un sang. Lu en 2026, le diagnostic a quelque chose de brutalement actuel. On nous a appris à l’école, comme on m’avait appris La Bruyère en terminale L, à ne retenir d’un texte que ce qui sert à délégitimer l’Ancien Régime ou à célébrer l’universel républicain. Ici c’est l’inverse qui saute aux yeux. Barrès décrit déjà, à l’échelle d’une petite ville lorraine, ce que devient un peuple quand on substitue la nationalité juridique à l’appartenance réelle. Je n’ai pas besoin de forcer le texte pour y entendre notre époque. La France de 1884, puissance trois mille, c’est un peu la nôtre, sauf que le phénomène n’est plus à la marge. Aujourd’hui, on accueille par millions des populations qui viennent d’ailleurs et l’on fait semblant de croire qu’on va tout intégrer, que cela va bien se passer alors qu’on n’intègre rien du tout. On importe des sociétés, des rapports au monde, des échecs, des cultures différentes. L’Europe n’y gagne rien et s’enlise dans de futurs conflits dramatiques dont l’Ukraine ou le Kosovo sont des mises en garde. Et je sais très bien que dire ce genre de choses, c’est déjà être traité de raciste. Barrès, lui, le voyait déjà il y a plus de cent ans.

Le dernier tiers du livre fait progresser le récit qui s’enlise beaucoup pendant plusieurs dizaines de pages et qui m’ont énormément ennuyé quitte à passer pour un infidèle. Les deux compères, Racadot et Mouchefrin, les plus pauvres de la bande de Lorrains, les plus malchanceux aussi finissent par tuer Astiné Aravian, une jolie jeune femme fortunée, au bord de la Seine afin de lui voler son argent et ses bijoux. Très rapidement, leur ami commun, Sturel, se doute qu’ils sont coupables et ces derniers lui avouent le crime. Ils sont condamnés à la décapitation quelques pages plus tard. Barrès a le goût du contraste car pendant que ces deux-là glissent sur la pente raide du crime, l’auteur met en exergue un épisode où la France enterre Victor Hugo au Panthéon lors d’une cérémonie nationale. D’un côté l’apothéose officielle, le sublime, la République au pinacle incarnée par cet auteur souvent apprécié à gauche de l’échiquier. De l’autre le destin sordide de deux déracinés qui souhaitaient ouvrir leur journal. Les deux scènes se mêlent volontairement sur plusieurs chapitres, et c’est précisément ce mélange qui donne son sens à la conclusion. Enfin, à la toute fin du roman, Bouteiller ouvre à son tour un journal à Nancy et reproduit ce qui s’est passé à Paris. Le modèle républicain se recopie, se diffuse comme une métastase. La province n’est plus un refuge. C’est la boucle du livre, le déracinement n’est pas un accident parisien mais un processus qui gagne les terres d’origine. La République n’a pas seulement formé des jeunes gens hors sol à Paris, elle a ensuite renvoyé le même poison dans les provinces dont ils étaient partis.

Pour conclure, je sors de cette lecture avec un sentiment partagé, et je ne vais pas faire semblant du contraire et ménager la foule. Les Déracinés n’est pas un roman que l’on dévore pour le plaisir du récit car la narration est trop souvent passive, très explicative, très théorique. C’est un roman à thèse. Il n’y a pas de personnage principal au sens romanesque du terme, seulement des destinées que l’on apprend par ricochet. J’ai eu l’outrecuidance de m’endormir dessus à plusieurs reprises car le récit piétinait selon moi et qu’il manquait de vie. Mais une fois la dernière page tournée, on s’aperçoit que le fond du discours, la thèse barrésienne tient. L’auteur a vu ce que l’école abstraite fait aux jeunes gens, ce que la République réelle fait des principes et ce qu’une nation cesse d’être quand elle n’est plus qu’un cadre juridique. Les Déracinés n’est pas le livre d’aventures que j’aurais peut-être préféré lire le soir mais il n’empêche qu’il est un catalyseur intéressant pour les idées à rebours des Lumières et conservatrices.

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