Il y a quelque chose de troublant et d’émouvant dans la lecture d’un inédit de Foucault, écrit entre 1975 et 1978, publié en 2025, parce que retrouvé dans un carton d’archives ! L’émotion pour moi a tenu à ce trouble de la perception : j’entendais du nouveau, quand le bruit de fond était bien connu.
L’ouvrage, qui devait prendre place dans la vaste enquête que Foucault consacrait à l’Histoire de la sexualité, décrit les modalités historiques de l’assignation binaire du sexe et ce que l’hermaphordisme fait à cette construction – juridique, religieuse, politique, sociale – de la binarité sexuelle.
Bien évidemment, comme dans d’innombrables autres endroits de son œuvre, Foucault déconstruit cette construction historique de la binarité, ce qui en a fait un précurseur et un appui essentiel aux études de genre. Il faut donc une mauvaise foi presque comique pour écrire, comme Paul B. Preciado dans Libération du 18 octobre 2025, que « son analyse ne s'affranchit pas d’une vision binaire du genre » ou que « l'heure est venue de débinariser Foucault »… De tels mots ne disent que la fatuité de Preciado et, sinon son ignorance – car ce n'est assurément pas là son pire défaut –, à tout le moins sa non-lecture de l'ouvrage, trop pressé sans doute de passer à sa énième imprécation sur un des domaines qu'il a cru pouvoir préempter.
On se doute bien que Foucault, dans ce superbe ouvrage, décrit la construction historique de la binarité, usant du discours indirect libre pour s'en démarquer ! Les exemples abondent, mais j’en choisirai un seul, venant après le long passage (p. 93-98) où il cite le texte d’E. T. Simon, lettre fictive en alexandrins qu’aurait pu adresser à sa femme l’hermaphrodite Grandjean (figure centrale d’un procès minutieusement décrit par Foucault), où Simon laisse indifférencié le sexe des protagonistes. C’est précisément à la suite de ce texte que Foucault écrit, à propos de l’approche juridique ordinaire (p. 100) : « On est toujours d'un sexe et d'un seul », pour mieux déconstruire cette éternelle « bipolarité du masculin et du féminin » (p. 102).
Foucault identifie, dans son enquête archéologique, trois séquences historiques du traitement juridique, judiciaire et médicale de l’hermaphrodisme :
– la fin du Moyen-Âge et la Renaissance se caractérisent par deux régimes de pratiques concernant l’hermaphrodisme : un régime juridique assigne un sexe, soit qu’il soit désigné d’autorité, soit, en cas de difficulté de décision, qu’il soit choisi par l’individu ; un régime médical qui le définit comme « monstre », en ce qu’il mélange deux natures (ici deux sexes, comme les monstres siamois mélangent deux corps ou les monstres bestiaux mélangent formes bestiale et humaine) ;
– les XVIIe et XVIIIe siècles montrent une évolution : l’hermaphrodite n’est plus un monstre qui mélange deux sexes, mais un être qui a un « vrai sexe » à identifier, ce à quoi il est toujours possible de parvenir même lorsque la nature a laissé subsister des traits de l’autre sexe ; autrement dit, il n’ y a plus d’hermaphrodites mais de faux hermaphrodites, dont on peut définir le vrai sexe en prenant en compte les caractéristiques anatomiques ou, ce qui est nouveau, les désirs et sensations de l’individu dans son rapport au corps de l’autre – autrement dit sa « sexualité » ;
– le XIXe siècle garde le principe de l’existence d’un « vrai sexe » et interroge les possibles effets pervers d’un hermaphrodisme qui ne ferait pas coïncider un sexe assigné à un individu et sa sexualité : c’est ainsi que l’hermaphrodite, de monstre à la Renaissance, devient pervers au XIXe siècle, avec d’autres invertis, dangers sociaux au regard d’une norme qui s’appuie sur un discours médical.
Le style de Foucault, qui mêle érudition et forme presque littéraire du récit, regard scientifique et ironie sourde, est dense, mais limpide – comme toujours, aimerais-je dire ; plus souvent qu’en d’autres endroits, en fait… Il est vrai que la préface et la postface, très informées et très respectueuses du texte de Foucault, constituent des aides précieuses à sa lecture. Arianna Sforzini présente brillamment la thèse de Foucault, la place de ce texte dans son œuvre et les modalités de son édition, tandis qu’Éric Fassin en éclaire remarquablement la portée dans la généalogie intellectuelle des études de genres et dans l’« actualité politique du sexe ».
Lire Les Hermaphrodites a du sens à l’heure où de nombreux pays reviennent à une institutionnalisation de la croyance en une binarité biologique du sexe, qu’aucun savoir ne saurait établir sans objection, mais que nombre d’idéologies ont des raisons d’exploiter pour parvenir à l’établissement de normes condamnant les anormaux, pour faire que « la loi du sexe s'impose comme norme à la sexualité » (p. 103).
L’ouvrage n’aidera personne à se prémunir contre les atteintes aux droits des personnes, mais peut aider à se prémunir de les croire légitimes.