C’est un voyage à Cracovie, tout juste avant le premier confinement, qui a inspiré à Déborah Heissler ce court recueil poétique.

On est ici aux franges du roman et de la poésie. Ou plus précisément, l’auteure insère son univers poétique dans un cadre romanesque aux contours imprécis.

L’absence de personnages principaux - dans le sens romanesque -, peut dérouter. Tout au plus ont-ils un prénom. Le lieu lui-même, Cracovie, n’est nommé qu’une seule fois. Ni portrait ni description, mais des états d’âme, la palpitation de la ville, l’humeur de l’air.

Les mots se posent comme les touches fugaces du pinceau dans un tableau de Monet :

« C’est ici que la terre s’inverse

La lumière advenant comme un miracle au sein de la durée de l’hiver, irréelle,

Qui par l’atonalité de ses formes, de leurs contours tremblés,

Favorise un autre ordonnancement des lieux, la redécouverte de l’horizon

L’accord ancien du solide et de l’ajouré »

Jouant sur la sonorité des mots tel une cheffe d’orchestre, Déborah Heissler crée une harmonie douce et floue, semblable aux matins brumeux des souvenirs nostalgiques affleurant dans le réel, et maintient un rythme métronomique tout le long.

Le récit se déploie dans une ellipse temporelle.

Une plongée dans l’histoire à Cracovie, en 1947, puis un voyage et une rencontre amoureuse devant le musée d’Art Moderne en 2019. Les thèmes de la mémoire et de l’oubli y font surface ; une histoire plus récente s’écrit sous nos yeux. Deux récits qui s’entrelacent.

Mise en abîme des personnages et des lieux. Des histoires aussi.

« Tout avait commencé ce matin-là »

Mais quand était-ce ?

« Quelque chose a eu lieu, il y a sans doute longtemps. Ailleurs. Quelque chose qui cherche sa voie/sa voix dans l'écriture. C'est cela que se dit la lectrice qui tâtonne au fil des phrases, qui hésite entre prose romanesque et poésie, mémoire et oubli, entre rêve et réel » (note d’Angèle Paoli)

Le recueil se termine à Paris, sur cette injonction :

« Tu te réveilles ! »

Déborah Heissler est une auteure et critique littéraire française, originaire de Mulhouse de père français et de mère polonaise. Après ses études, elle a enseigné le français en Chine, en Thaïlande et au Vietnam. De retour en France au début des années 2010, elle commence alors un travail d’écriture poétique aux Editions Aencrage & Co, maison qu’elle n’a plus quittée depuis.

Un mot quand même sur cette singulière maison d’édition : créée en 1978 par Roland Chopart, Aencrage & Co, installé à Baume-Les-Dames, soutient la création littéraire et artistique contemporaine et perpétue le patrimoine de la typographie, technique d’imprimerie inventée par Gutenberg.

C’est donc déjà en soi un bel objet qu’on a entre les mains, imprimé sur du papier bible avec une technique totalement artisanale. Les dessins à l’encre qui illustrent ce livre sont réalisés par Joana Kaiser, elle aussi d’origine polonaise.

« Les nuits et les jours » est le onzième livre de Déborah Heissler. Pour moi le plus abouti.

J’ai longtemps hésité à écrire sur cette œuvre, craignant un texte trop subjectif. Mais c’est peut-être sans doute la meilleure manière de parler de poésie et j’espère avoir réussi à transmettre un peu de mon ressenti.

DanielO
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Le 5 septembre 2022

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DanielO
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