Livre réédité l'année dernière, il s'agit du peu que nous détenons en langue française sur l'épopée incroyable de Nestor Makhno et de son armée, la Makhnovchtchina, durant la guerre civile russe (1917-1921), épisode au vrai peu documenté et dont la mémoire a été occultée par le pouvoir soviétique. Makhno est un paysan de Gouliaï Polié, en Ukraine. A 17 ans, il rejoint un groupe d'anarchistes durant la révolution de 1905. Incarcéré, il découvre en prison Bakounine et Kropotkine. Libéré durant la révolution de 1917, il rejoint sa ville natale où il organise immédiatement une insurrection paysanne.


D'emblée, Yves Ternon place ce qui suivra sous le sigle de l'épopée. Et c'est fort mérité ! Le livre a aussi l'immense intérêt de décrire des évènements à l'origine du nationalisme ukrainien dont, en dépit de l'actualité, nous ne parlons jamais. Le nationalisme ukrainien naît au XIXe siècle dans les milieux intellectuels, réprimés par le régime tsariste, sans parvenir à s'enraciner dans la population. Les Ukrainiens sont alors héritiers d'une histoire complexe qui, depuis la fin de la Rus de Kiev, les a vus migrer au gré des circonstances. Chassés par les Tatars de Crimée, ils reviennent dans la steppe à la faveur des conquêtes de Jagellon, à l'aube de l'Etat de Pologne-Lituanie au XIVe siècle. Des aventuriers s'installent dans ces territoires vierges pour former les premiers cosaques, dits zaporogues. En 1648, les cosaques se rebellent contre la Pologne qu'ils accablent de défaites, parvenant à instaurer un bref Etat cosaque libre. Puis celui-ci tombe sous l'escarcelle russe. Au terme d'une autre révolte, les cosaques sont déportés dans le Kouban. Le pouvoir russe installe des colons en Ukraine richement possessionnés en terres. Les Ukrainiens sont alors enrégimentés dans le servage. De là naît un fort ressentiment qui éclate en 1917 : le désir de regagner la terre et la liberté. Or, après trois ans de guerre, le paysan ukrainien est devenu un soldat aguerri, et armé lorsqu'il rentre chez lui après désertion.


Peu après le début de la révolution, les nationalistes fondent la Rada, une République d'Ukraine autonome. La question de la terre est alors épineuse. Partout, des insurrections éclatent, des bandes armées se constituent, se livrant à d'innombrables pogroms, l'antisémitisme étant fort ancré dans la mentalité ukrainienne. Makhno, quant à lui, depuis Gouliaï Polié, s'efforce de promouvoir l'idéal libertaire. Charismatique, il attire la ferveur des paysans qui s'organisent en communes autonomes. Contrairement aux Russes, les Ukrainiens ont une mentalité individualiste et libertaire plutôt que collectiviste et autoritaire. La méfiance pour les structures et les organisations est de mise. L'idéal makhnoviste est celui d'une vie frugale à la campagne, la ville et son luxe étant considérés avec méfiance, l'Etat plus encore. Makhno se révèle rapidement brillant stratège. A la tête d'une puissante cavalerie, brandissant le drapeau noir à tête de mort où sont inscrits divers slogans anarchistes (« Mort à tous ceux qui s'opposent à la liberté des travailleurs ! », « Pour toujours avec les opprimés contre les oppresseurs ! »), il mène avec succès des combats contre ses nombreux ennemis. Il imagine également, fait plutôt inédit, une infanterie montée sur charriots hippomobiles civils équipés de mitrailleuses, les tatchankas. Inspirant à ses hommes une éthique ascétique et libertaire, il refuse les pogroms et fait fusiller qui s'y adonne. Il est le seul à le faire en Ukraine.


Dans la lutte pour le pouvoir en Ukraine, il affronte successivement tous les prétendants, réussissant, grâce à ses manœuvres habiles, à rassembler un butin important en armes lourdes, comprenant même un peu d'artillerie. Alors que la Rada, ayant trop hésité à adopter un programme socialiste, disparaît de la scène faute de soutien populaire, ainsi que les différentes autres armées plus ou moins organisées, il s'allie avec l'Armée Rouge contre l'armée des Blancs lançant une offensive depuis la Crimée en direction de Moscou, qu'il parvient à enrayer. Pensant faire front commun contre l'ordre ancien avec les bolchéviques qu'il considère trahir la révolution en instaurant un capitalisme d'Etat bureaucratique et policier, il ne fait en fait qu'épuiser ses dernières forces. Les Rouges retournent leurs armes contre son armée. Il parvient à s'enfuir en Roumanie en 1921 tandis que ses partisans sont massacrés. Il réussit à émigrer en France où il vit chichement, souffrant de ses blessures au combat, en tentant de partager son expérience aux anarchistes français. Le principe d'une organisation militaire anarchiste ne trouvant pas d'écho, ces tentatives resteront sans avenir, sauf dans l'oreille attentive d'anarchistes catalans qui suivront ses conseils en 1936...


Les makhnovistes ne s'étaient jamais revendiqués eux-mêmes du nationalisme ukrainien. Néanmoins, le sentiment national, notamment dirigé contre les Russes, les Juifs ou les Français lors de la piteuse tentative de soutenir les Blancs depuis Odessa (avec des chars Renault FT), devint un puissant coagulant que la Rada et ses successeurs parvinrent à employer pour motiver leurs hommes. Face à ce nationalisme naissant, Lénine finira par prendre parti d'une ukrainisation de l'Ukraine, y voyant une concession pour maintenir l'ordre dans un pays livré à l'anarchie depuis des années. Bref épisode qui prendra fin sous Staline. Les nationalistes ukrainiens porteront dans l'ombre le flambeau, enrôlés aux côtés de l'Axe durant la Seconde guerre mondiale, puis soutenus par les Américains à partir de 1944-45, poursuivant la guérilla contre les Soviétiques quelques années encore après la guerre. L'auteur conclut, peut-être dans un ajout de l'édition de 2024, « Le nationalisme ukrainien demeure encore aujourd'hui une arme redoutable. »

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le 13 août 2025

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