Mattia Filice conduit des trains depuis dix-huit ans. Cet ancien projectionniste de cinéma s’est retrouvé mécano au hasard d’une reconversion, après un licenciement. Avec un irrésistible sens de l’humour et de la poésie, ce peu ordinaire premier roman transcrit son parcours en véritable épopée, virtuose bouquet de prose et de vers libres sur fond de grisaille industrielle.
« L’apprentissage du chevalier sans armure ni épée ni cheval », « Le lyrisme du chevalier acheminé jusqu’au butoir », « Le chevalier posté au croisement bon » : avec autant d’humour que de passion pour son métier, c’est en véritable chevalier du rail que s’érige l’auteur. Adoubé après une formation aux allures de rude parcours initiatique, le voilà à chevaucher des monstres d’acier d’une puissance colossale que seuls les membres de sa confrérie savent mener au doigt et à l’oeil, forts d’un savoir technique au jargon si obscur qu’il en devient étonnamment poétique, constamment sur le pied de guerre pour battre en brèche incidents et accidents - toujours possiblement dramatiques, en tout cas nécessitant chaque fois de livrer sans faillir la bataille qui assurera la sécurité et la continuité du service -, « lonesome cow-boys » convoyant contre vents et marées leurs cargaisons d’âmes ou de fret, dans une vie nomade semée de bivouacs en foyers perdus entre dépôts et gares de triage.
De traits d'humour en clins d’oeil cinématographiques, Mattia Filice réussit si bien à faire des petites anecdotes journalières de véritables épopées, que, chaque page comportant son lot d’épreuves à traverser, le récit nous tient au rythme de ses rebondissements comme un facétieux roman d’aventures. Formant une riche et disparate galerie de portraits, les acteurs anonymes du quotidien y deviennent des héros, liés par un esprit de corps prompt à se manifester par l’entraide, mais aussi par la grève. Le livre se fait alors également social et politique, au gré d’observations de la relation au travail, des rapports hiérarchiques et de la manière dont les dirigeants considèrent les employés.
Mais, plus que tout le reste, ce sont véritablement ses qualités littéraires qui achèvent de rendre génial ce livre sans pareil. Et l’on s’incline chapeau bas devant le prodige de tant de poésie jaillie du mystérieux jargon des techniciens du rail et de l’austère ambiance industrielle des gares, des dépôts et des locaux techniques ferroviaires.
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