Membre Fantôme est la suite directe de la Confrérie des Mutilés, un récit où l'horreur et l'absurde se mêlent comme si Samuel Beckett et David Cronenberg avaient conspiré autour d'un même texte : du body horror en attendant Godot.
Si le message du premier tome me paraissait limpide, celui-ci s'enfonce dans une obscurité plus épaisse, un labyrinthe où les frontières entre corps et esprit, foi et folie, vérité et mensonge se délitent.
C'est comme regarder un tableau de Francis Bacon sous Prozac, avec du collyre anesthésiant dans les yeux.
Nous retrouvons notre anti-héros, qui n'a franchement pas de bol, Kline, toujours traqué par différentes sectes obsédées par l'amputation comme voie vers le divin.
Evenson montre un monde où la mutilation devient un langage rituel pour atteindre une transcendance qui, au lieu d'élever, écrase l'individu.
Kline refuse d'adhérer à ce système, incarnant une rébellion face à une foi oppressante et harcelante. Il devient violent pour se sortir de cette emprise. Mais tandis que sa violence est perçue comme illégitime, celle des autres semble parfaitement admise.
Comme si certaines atrocités pouvaient devenir acceptables dès lors qu'elles sont faites au nom du sacré.
Mais peut-être que le roman questionne aussi la mémoire du corps : ce qu'on continue de porter au-delà du visible. Ce que la foi fait à l'esprit lorsqu'elle devient une prison.
Ce que l'on voit est-il forcément vrai ? Et ce que l'on ne voit pas, est-ce forcément faux ?
Lorsque Grida prouve, a-t-on encore le droit de ne pas croire ?
Evenson, lui-même ancien mormon, n'utilise-t-il pas la mutilation comme métaphore d'un combat intérieur entre la perte de soi et la quête d'un sens, une quête qui, parfois, déshumanise au lieu de sauver ?
Au profit d'une croyance abstraite ?
Car dans le roman, on ne parle même plus de Dieu, mais simplement de devoir croire.
Croire en quoi ? En qui ? Ce n'est même plus important. Et c'est la violence qui sert de preuve.
Est-on encore libre de penser lorsque la foi exige le sang ?
Entre amputations, énucléations, têtes tranchées et sacrifices rituels, il devient difficile de rester maître de soi-même dans un monde où l'horreur est sacralisée.