Sweig a écrit de très bonne biographies comme celle sur Fouché ou Magellan. Il rédige celle-ci consacrée à Montaigne au Brésil en 1941, profondément désespéré par la 2nde guerre mondiale qui fait rage. Il a l'idée de former avec ses ouvrages sur Erasme et Castellion, un triptyque humaniste. Il venait d'abandonner son idée d'un livre sur Balzac. Il nous laisse là une biographie courte (une petite centaine de pages) et différente des autres qu'il a pu signer. On est ici clairement dans ce qu'on peut appeler la biographie détournée: Sweig nous parle ici en creux autant tout de lui que de Montaigne, celui qu'il nomme son "ami indispensable". Ainsi donc, le "il" qu'il utilise pour parler de Montaigne se rapproche souvent du "je". A travers l'écrivain et humaniste de la Renaissance, vivant dans un pays fracturé par les guerres de religion, ce sont des questions essentielles qui nous sont posées: "Comment puis-je rester libre? Comment puis-je préserver, en dépit des menaces et des dangers, un esprit clair et intègre au sein de la rage des partis, comment garder intacte l'humanité au coeur de la bestialité?". Et ces questions-là sont au coeur de l'oeuvre et de la vie de Sweig à ce moment-là.
Il est alors critiqué même par certains de ses amis pour ce qui est perçu comme une indifférence, un désintérêt égoïste à l'égard du conflit qui déchire alors le monde. En se retranchant au Brésil, d'autres ont même parlé d'une "fuite"...Montaigne, refusant de choisir entre catholiques et protestants, avait tenté de jouer les conciliateurs et d'imposer la raison et la modération pour éviter les bains de sang. C'est lui, par exemple, qui a conseillé Henri de Navarre, futur Henri IV, sur l'attitude à suivre. Et il a été souvent critiqué pour ça. C'est pourquoi ce que Sweig écrit au propos de Montaigne conviendrait aussi parfaitement pour lui: "Il laissait rire ceux qui l'accusaient d'indifférence, d'indécision et de lâcheté". Ou alors, parlant du goût de Montaigne pour l'histoire: "Ce qui a du sens pour lui n'est pas le fait historique mais son contenu humain, psychologique". Ce qui serait un bon résumé des biographies écrites par Sweig: l'évènement en lui-même ne l'intéresse pas, par contre, il est fasciné par les mobiles de tel ou tel personnage, les raisons qui l'ont poussé à agir voire se tromper, ce qu'a apporté ce personnage à l'humanité. Le parallèle entre l'auteur et son modèle est donc évident. Malheureusement, il n'a pas pu développer autant qu'il l'aurait voulu cette dernière biographie (plus l'envie ni la force, a-t-il avoué dans sa correspondance). En se suicidant en février 1942, quelques jours après avoir achevé ce "Montaigne", Sweig a décidé qu'il ne pouvait plus vivre dans ce monde . Ca n'est pour moi pas sa biographie la meilleure (celle sur Fouché est superbe) mais elle nous donne des indications précieuses sur l'auteur lui-même.