_
"À ma fille
"Il est long le travail de vivre et pourtant tu devines les gestes. Toutes les nuits tu t’approches avec tes fouissements de bête. Tu me cherches, t’agrippes à moi. Tu me dévores avec une évidence animale, te fortifies, te gaves dans la promesse renouvelée de mon lait d’éclosion. Tu débordes, tu t’épanouis en fleur d’abandon. Tu existes chaque jour un peu plus par mes lentes soustractions. Tu ne me dois rien. Je ne suis pas ton commencement. Ne cherche pas à me ressembler. Je suis faite de choses arrachées, de prénoms déchirés, d’histoires et de fables reprisées. Je ne suis personne, madone de rien, refuge de peu. Tu existeras à force de trébuchements et d’incertitudes. Oublie les lignées aveugles, les généalogies vaines, ne sois pas mon reflet, ne te perds pas à chercher des images perdues."
"Il est long le travail de vivre hors de nos mères. Bientôt, tu connaîtras les mots pour naître à toi et pour mailler ta vie quelque part dans la grande trame des vivantes."
de Marie-Hélène Voyer dans
Mouron des champs, La Peuplade, 216 p., 18 €"
Extrait trouvé dans La Croix L'Hebdo, page 66, du 27 mars 2022 , retrouvé dans le désordre de mon bureau et que j'avais adoré à l'époque... (texte dans https://www.youtube.com/watch?v=AWjufgcRCNI )