« Décorons notre cachot avec des fleurs et des coussins pneumatiques ; conduisons-nous le moins mal possible. »
Il y a deux climax dans Mrs Dalloway, à deux reprises l’action se fait vulgairement action en dehors du sfumato général de tout le roman. Mrs Dalloway est un personnage fascinant par sa versatilité, mais elle est pratiquement le seul personnage, les autres, bien que décrits, n’existent pas sur la page intensément.
Le stream of consciousness fonctionne, élégant, on s’accroche à Mrs Dalloway.
Woolf aborde subtilement le raptus suicidaire d’un de ses personnages-miroir. Écrit en 1925, le texte pâtit de la comparaison frustrante pour l’auteure avec La Recherche, on sent qu’elle a été à bonne école, mais qu’elle rate un peu. J’ai beaucoup apprécié Mrs Dalloway, en comparaison avec « Vers le phare » qui, lui, me perd. (À relire.)
On pourrait arguer que le personnage du médecin tyrannique existe, que Septimus existe. Quand Woolf fait penser les personnages-miroir hommes, elle les rend balourds ou mauvais.
Sans parler morale, de manière rétroactive, les passages grossophobes me sont passés à deux kilomètres au-dessus de la tête.
Perdre le sens de la mesure selon Sir William paraît ironique dans cet essaim de personnalités contrariées et contrariantes. (p. 204)
« Et seul le corps écoute l’abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie. »
Quant au rapport entre les sexes, on lit (p.117) que la conversation entre Peter Walsh et Clarissa Dalloway est décrite comme un champ de bataille.
(en effet, les chevaux piaffent, les deux personnages sont campés)
« Et alors qu’est-ce que vous devenez ? » [...] « Des foules de choses ! s'exclama-t-il ».
Les choses les plus communes deviennent de vraies guerres psychologiques, le tout dans une atmosphère satinée en apparence uniquement.
« tout en plongeant un regard plutôt morne dans les profondeurs vitreuses [...] »
« Essayant, comme toutes les mères, de présenter des choses telles qu’elles ne sont pas. »
Cette généralité a sa dimension universelle. Venant de Woolf, je trouve ça étonnant, moi qui la croyais un peu trop en dehors des choses triviales qui tombent sur le coup du lieu commun. Ne jamais juger ou déprécier trop vite !
On est transporté dans ce flot, à voir le Londres familier de Virginia avec un nouveau regard et sagacité. (p. 153)
« L’avantage de vieillir, se disait-il, en sortant de Regent’s Park, son chapeau à la main, c’est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu’auparavant, mais qu’on a acquis – finalement – la faculté qui donne à l’existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière. »
Bien que l’expérience selon Louis Ferdinand Céline soit « une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte », on voit chez Woolf des narrateurs qui sont tantôt sereins, mesurés dans leurs propos, d’autres beaucoup plus versatiles, cyclothymiques et en définitive malades.
Mrs Dalloway est « un vrai glaçon » selon Peter Walsh mais tout de même sa personnalité flamboie, en tout cas le lecteur peut le ressentir ainsi.
Alors oui j’ai aimé, mais il ne faut pas pousser mémé dans les orties. Pauvre mémé au passage.