Derek Jarman est surtout connu pour ses films – notamment pour son premier, Sebastiane (le premier et longtemps le seul film entièrement tourné en latin), l’emblématique Caravaggio (avec Tilda Swinton) ou encore le déroutant War Requiem (avec Laurence Olivier et Tilda Swinton sur l’œuvre de Benjamin Britten). On peut, comme moi, ne pas aimer ses films – leur emphase, leur symbolisme appuyé, leur gout pour l’icône surlignée – et reconnaitre pourtant leur nécessité, intellectuelle, politique, testimoniale.
C'est ce que son journal, Nature moderne (traduction française parue en 2025 de Modern Nature, publié en 1991), montre avec clarté, tout en faisant ressortir que l’œuvre filmique est comme une activité artistique parmi d’autres d’un peintre formé à la Slade School of Fine Art, décorateur de théâtre et d’opéra, vidéaste, écrivain – et activiste gay, au cœur des années noires d’une Angleterre thatchériste accolant au conservatisme politique une vision morale réactionnaire.
Le journal couvre les années 1989-1990, au cours desquelles Derek Jarman aménage méthodiquement le jardin de Prospect Cottage, sa maison de Dungeness, où il s’est installé après avoir été diagnostiqué séropositif, fin 1986. Ce journal, qui consigne sa vie quotidienne, ses interrogations artistiques et la dégradation progressive de sa santé, a été rédigé dans un objectif de publication (dont témoignent les « vous » à l’adresse des lecteurs, qui parsèment le texte) – ce qui lui donne une valeur de témoignage intentionnel, malgré les effets collatéraux d’une logique de publication, que n’ignore pas son auteur : « J’ai conscience, en écrivant ce journal, des limites et des loyautés qu’il a imposées – puisque j’ai toujours su qu’il serait publié. »
Une part importante du journal est consacrée à la réalisation de son jardin et à celle de son film The Garden (encore avec Tilda Swinton). Jarman fait de son jardin – où les plantations meurtries et parfois détruites par les vents ou les tempêtes laissent toujours place à de nouvelles pousses – l'allégorie de sa propre vie : une lutte pour l'existence dans des conditions extrêmes et peu propices. Prospect Cottage est, après celles de l’enfance, « la dernière-née d’une longue lignée de maisons échappatoires » – et le jardin, un acte de résistance : « Regarder les plantes s’épanouir recèle une excitation qui me donne de l’espoir. »
Comme tout journal, Nature moderne ne se contente pas de consigner le quotidien mais fait la part belle à la mémoire, notamment celle de l’enfance. Il ne recompose pas pour autant une biographie cohérente : les souvenirs du passé y sont semés comme des graines – une fleur ici, une scène familiale là, ailleurs un trouble adolescent, ou encore un épisode de colocation étudiante. De ce fait, les allers-retours liés à la mémoire immédiate du diariste ne ressemblent pas à une reconstitution rétrospective d'une cohérence biographique (déjà il aimait la nature, déjà il faisait de la peinture, déjà il était attiré par les hommes...) – même si le lecteur est toujours libre de se prendre à ce jeu. Mais la lecture qui me semble la plus féconde est au contraire de faire comme si l'on glanait ce qui, dans le texte, sont des notations éparses qui circulent dans le temps et l'espace. Cette poétique de la dispersion se retrouve dans les citations de traités de botanique ou d'autres livres récents, anciens ou antiques, à teneur magique ou scientifique, qui ponctuent ses observations personnelles, qu’il s’agisse de la vie des plantes ou des humains, de la sexualité botanique ou virile…
C’est là sans doute l’aspect le plus spécifique et le plus séduisant de ce journal : le jeu avec le langage – citations, fragments poétiques de l’auteur, descriptions minutieuses ou listes brutes de plantes – parfois opaque pour le profane, mais somptueux ; ces « trophées virelangues », pour reprendre la propre expression de Jarman, font luxuriance. Si le lecteur peut se faire glaneur, c’est que Jarman l’est : il glane les notations pour écrire son journal, comme il le fait des formes et des styles afin de réaliser son œuvre artistique, comme il glane des objets pour faire une œuvre en les enduisant de goudron ou pour composer son jardin.
Allégorie de la vie de l’auteur dans la réalité, le jardin l’est aussi dans l’économie du journal : s’il domine les premiers mois, il perd de son importance à mesure que s’accroissent les remarques sur la santé, accompagnées par les morts des amis emportés par le sida, égrenés comme un chapelet. C’est une autre part essentielle de l’œuvre, qui donne à suivre l’évolution de la santé de Derek Jarman, jusqu’à une maladie continue qui, pour n’être pas encore la phase terminale du sida, devient tenace, épuisante, désespérante – et conduit à la décision d’essayer l’AZT. La dernière entrée (3 septembre 1990) s’ouvre sur le « Disney World démoniaque » de la maladie, où le corps devient théâtre de douleurs, où le temps se dérègle (les pertes de repères que l’auteur dit vivre semblent se traduire dans les datations erratiques d’avril 1990) ; elle se clôt par cet aveu : « J’ai perdu mon appétit d’enregistrer et d’écrire. » Il reprendra l’écriture pourtant, dans la suite de son journal couvrant les années 1900-1994, Smiling in Slow Motion, publié en 2000 mais non encore traduit en français. Espérons qu’il le soit un jour, et dans la même superbe traduction (accompagnée de notes toutes pertinentes) que celle de Nature moderne, réalisée par Julou Dublé, qui a réalisé là un vrai exploit et un bel hommage à l'auteur, tant traduire ce texte me semble d'une extrême difficulté.
Nature moderne regorge d’esprit – surtout quand il est question des personnes, plus encore quand il s'agit des gens de sa famille ; il ne s'agit jamais de moquerie mais il n'y a non plus jamais de complaisance : les moindres défauts ou qualités des personnes – les siens propres aussi, du reste – sont joliment brossés pour livrer un portrait vif, truculent, parlant. S’il y a complaisance, c’est plutôt dans le rapport à la vie mondaine : Jarman grogne contre les mondanités, mais les raconte avec gourmandise, des fêtes virevoltantes aux conférences et interviews qu’on sollicite de lui, en passant par les rencontres de personnalités artistiques, faisant de son journal une sorte d’archive des réseaux artistiques londoniens de l'époque.
Si l’on peut être surpris par l’incompréhension que montre Jarman du travail d’artistes de théâtre ou de danse contemporains, comme Keersmaeker ou Kantor, son exigence en matière d’arts plastiques le fait regarder sans complaisance là encore certains artistes, dont les portraits sont dessinés sans aménité et les qualités artistiques interrogées avec une acuité réelle – par exemple Gilbert & George ou Mapplethorpe. C’est aussi le cas de Warhol, ou du moins du dernier Warhol, que Jarman ne confond pas avec ce qu’ont pu apporter à l’art la Factory et plus généralement le bouillonnement des années 1960 new-yorkaises, dont il reste admiratif, malgré une distance certaine. Si parfois ressort une forme d’aigreur devant des succès qu’il ne peut s’empêcher de comparer au sien, injustement moins éclatant, si souvent se fait entendre une petite musique élitiste et parfois réactionnaire à l’égard du monde présent, ce n’est jamais au nom d’un « c’était mieux avant », et ce qui domine finalement surtout est le réel enthousiasme que montre Jarman pour la plupart des artistes, acteurs, écrivains, qu’il fréquente et dont il sait dire le meilleur.
En matière artistique, Nature moderne regorge de notations très concrètes sur la fabrique même du travail de Jarman, qu’il s’agisse de peintures, d’expositions, de performances, du filmage d’un concert, de la réalisation de films… Ce qui ressort est le plaisir pris – même dans la difficulté parfois – et l’absence d’esprit de sérieux : combien de fois s'amuse-t-il de ce qui se passe sur un plateau de tournage, proprement surréaliste ! « Est-ce une farce ? Buñuel aurait ri ». L’absence d’esprit de sérieux s’accompagne d’un sérieux réel dans le travail et sa conception, malgré la multiplication des projets (réels ou rêvés), qui installe un sentiment d’urgence et peut parfois faire penser à une fuite en avant.
Une autre facette du journal est le discours sur le sexe – toujours militant. C’est le cas bien sûr lorsqu’il s’agit de dénoncer la bigoterie et l’hypocrisie communes de la religion et de la législation dans leur croisade discriminatoire envers les homosexuels (notamment à travers la Section 28, amendement adopté en 1988, en plein cœur de l’épidémie de sida, interdisant aux autorités locales toute « promotion de l’homosexualité* ») ou plus généralement dans la répression du sexe, masturbation incluse et punition sadique à la clé en cas de transgression. Mais le discours est militant aussi dans la liberté des descriptions du « folklore » gay des années 1990 et, par évocation de souvenirs, des années 1970-1980 – qui, pour l’essentiel, est très proche de ce que l’on connaissait en France (lieux de drague, bars nocturnes, tenues vestimentaires, drags, modulation des voix et des gestes, etc.), mais parfois plus spécifique, par exemple s'agissant du polari, langage codé en usage dans la communauté gay anglaise, aujourd’hui quasiment disparu, semble-t-il.
Si Jarman rappelle ici une époque où le sexe se teintait de sentiment – et non l'inverse, il accorde aussi une belle part aux sentiments amoureux qui le traversent, particulièrement pour « HB » (acronyme utilisé dans le journal pour désigner Hinney Beast, surnom affectueux que donnait Jarman à Keith Collins, son compagnon à Prospect Cottage, qui l’a accompagné dans sa maladie). Ce dernier est au départ peu nommé et le sentiment peu mis en avant. L’amour se dit mieux dans les derniers mois, jusqu’à cette ligne isolée du journal, qui condense une tendresse longtemps retenue : « HB, amour ». Il n’est pas anodin de noter que l’évocation de la tendresse de/pour HB croît nettement après la description très tardive, faite vers la fin du journal, de la violence du père et des relations conflictuelles entre lui et son fils : apparemment, la chose était enfouie, avant la lettre d’une tante qui en parlait sans fard et dont Jarman pense que son retentissement psychique a pu déclencher sa maladie. Petite lucidité qui rend encore plus manifeste l’étrange absence, quasi-totale, d'interrogation sur l'inconscient dans ce journal.
Nature moderne est un long cheminement d’écriture et de lecture. On suit Jarman dans ses balades, en se familiarisant petit à petit avec les lieux qu’il fréquente – et particulièrement avec celui dont il a fait son havre de paix : Dungeness, Prospect Cottage, les Long Pits, la mer, la plage, les galets, la centrale nucléaire toute proche… Mais on se familiarise aussi avec son écriture, dont la forme change au fil des pages, comme si l’auteur trouvait progressivement son style – par exemple, les souvenirs passés faisaient au début l'objet d'une entrée spécifique, avant d’être intégrés aux entrées ordinaires ; celles-ci, assez courtes au début, sont de plus en plus longues, pour être ensuite réduite à l’état de notations ; des entrées spécifiques apparaissent, thématiques, comme « Filmer The Garden ».
Nature moderne permet de reconsidérer l’ensemble de l’œuvre de Jarman. Non comme une suite d’œuvres inégales, mais comme un système vivant : jardin, journal, activisme, peinture, décor, cinéma. Les plantes y donnent la leçon la plus ferme : pousser malgré le vent, faire fleurir la langue, œuvrer, tenir, résister.
* Local Government Act 1988. “A local authority shall not (a) intentionally promote homosexuality or publish material with the intention of promoting homosexuality; (b)promote the teaching in any maintained school of the acceptability of homosexuality as a pretended family relationship.” (« Une autorité locale ne doit pas : a) promouvoir intentionnellement l’homosexualité ni publier de documents visant à promouvoir l’homosexualité ; b) promouvoir l’enseignement, dans aucun établissement scolaire public, de l’acceptabilité de l’homosexualité en tant que une prétendue relation familiale »).