La chose la plus importante à comprendre, c’est ceci : tous les objets veulent s’ouvrir.
Si je ne m’abuse, je crois qu’à la genèse de ce projet se trouve une commande : celle, passée par je ne sais qui, à un certain Neil Gaiman d’écrire sur les sans-abris. La tendance naturelle de ce dernier à transformer tout ce qu’il touche en conte ou en légende fera rapidement le reste.
Neil Gaiman est un conteur hors pair. Je pense qu'on peut tous s'accorder sur ce point. S’il trône tout en haut de mon panthéon, ce n’est pas pour rien non plus. Son approche des histoires me parle. Il y a quelque chose qui, lorsque je me plonge dans une de ses œuvres, vibre à la même fréquence que moi, se superpose merveilleusement à ce que j’attends d’un récit et à la place qu’occupe l’imaginaire dans ma vie.
La première fois que j’ai découvert son travail, c’était au travers des pages de Sandman. J’ai tout de suite su que cette histoire allait me marquer, que lui et moi, ça serait pour la vie. Même aujourd’hui, même après les accusations, je ne peux me résoudre à abandonner ses créations. Elles sont trop solidement harnachées à moi. L'homme s'efface derrière son travail.
De cet héritage, je retiens un souffle aussi poétique que divertissant. À la marge du fantastique et de la fantasy, nourrie de légendes, de contes et de mythes en tout genre, la voix de Gaiman aura imposé un imaginaire immédiatement reconnaissable. Son legs résonne aujourd’hui encore, se répercutant dans les couloirs du temps. Maints auteurs semblent être de ses enfants, tant l'emprunt de son œuvre a fait des émules. Je pense à Ram V, James Tynion, Mike Carey, et tant d'autres...
Tout ça pour dire que lorsque j’ai rangé sur mon étagère, avec grand-peine, mon dernier volume de Sandman durant l’été 2020, quelle ne fut pas ma joie de découvrir que le monsieur possédait une prolifique carrière de romancier. Aussi, je me précipite dans ma librairie la plus proche et achète ce Neverwhere (que je relis avec la même délectation 6 ans plus tard). Lorsque je rentre chez moi, m’assois et tourne les premières pages, quelque chose d’inexplicable se produit, comme le bruit d’un cliquetis sous mon crâne : Gaiman vient de nouveau d’ouvrir une porte dont j’ignorais jusqu’à l’existence. L’horizon d’un monde entier offert, de toutes ses possibilités qui se déploie dans la légèreté élégante d’une simple feuille de papier. Je découvre, les yeux brillants : la fantasy-urbaine.
Comme la crasse sous les ongles, sous les replis du banal sommeille une force obscure, un fantastique indomptable. Sous le poids de nos citadelles de bétons subsistent la noblesse des êtres de la forêt ou de cauchemars antédiluviens capable de souffler nos certitudes comme un simple fétu de pailles si l'envie leur en prenait. Certes, cette sensation, je l’avais déjà pressenti auparavant, chez Lovecraft ou dans toute la seconde moitié de la carrière d'Alan Moore lorsqu’il tourne mage blanc. Sauf qu’ici, la part laissée au conte est plus prenante, plus directe, moins diffuse.
Gaiman déroule un parcours héroïque très campbellien. Richard Mayhew suit un chemin somme toute classique, mais ce qui émerveille, c’est tout ce qui l’entoure : les obstacles, les rencontres, les lieux visités, le fond qui irrigue toute l’intrigue. Gaiman parvient à synthétiser tout un pan de la littérature fantastique dans un même ouvrage. Le roman fourmille d’idées, d’une ribambelle de concepts qui donnent immédiatement envie d’en savoir plus, d’imaginer des préquelles ou des spin-off. Il y a des loups entre ses mots, des fées dans les marges.
À l’image du Jérusalem de son compère Moore que je citais plus haut, le temps et l’espace se fragmentent dans son Londres d’En-Bas. L’Histoire s’escamote, se métamorphose comme un origami entre les mains d'un enfant. Tout converge vers ce sentiment labyrinthique : le plaisir de se perdre, de ressentir le vertige d’une géographie qui se dérobe à la raison pour n’obéir qu’à la logique éphémère des rêves. Les lieux sont à la fois familiers et étranges ; à l’instar des Backrooms, mais avec une pincée de majesté en plus, on les reconnaît sans jamais pouvoir les appréhender totalement. Ce qui ressort d’une telle lecture, c’est cette permission de tout faire, cette capacité à mélanger les genres, les mythes, les époques et les imaginaires sans que jamais rien ne paraisse forcé. Toutes les pièces s'emboîtent comme un puzzle. Cette simplicité confine à la jubilation de lecture.
On suit donc les aventures de ce bon vieux Richard Mayhew, qui vient en aide à une jeune femme nommée Porte, une princesse de l'En-Bas s'étant effondrée dans notre monde à la recherche d'une âme charitable. Richard répond à l'appel sans vraiment savoir pourquoi. C'est ce qu'il est censé faire : venir en aide à une démunie (on retrouve ici l'idée à la genèse du livre, rappelez-vous). À partir de là, sa vie bascule. En frôlant l’existence du Londres d’En-Bas, il devient bientôt un fantôme dans son propre monde, un véritable outcast. Il perd son travail, sa compagne le jette et il se retrouve sans domicile, poursuivi par deux bourreaux peu recommandables : Croup et Vandemar, deux entités démoniaques qui sèment le grabuge depuis des siècles dans l’histoire de Londres. Deux lames bien aiguisées aux sourires de cimetière, dont la réputation s’étend à toute la création pour leur excellence dans les arts dolorigènes.
Nous sommes ici pour rendre les choses plus intéressantes. Vous voyez, quand la situation s’enlise, mon partenaire et moi-même nous avons du mal à tenir en place et, vous aurez peut-être peine à le croire, mais nous perdons notre naturel gai et primesautier.
Se construit de là une troupe insolite autour de Porte, jeune femme qui vient de perdre sa famille et possède le don d’ouvrir n’importe quelle porte (ou tout mécanisme fermé). S'accole à notre équipe le Marquis de Carabas, sorte de Chapelier fou dandy, plus sarcastique et fier, qui collectionne autant les dettes que les services rendus ; Chasseur (il est d'usage chez Gaiman d'aller à l'essence même de la tâche qui incombe à ses héros dans ses récits), la plus redoutable garde du corps de l’En-Bas ; et notre bon vieux Richard, simple quidam sans réel pouvoir, si ce n’est son courage, ou plutôt son altruisme. Un quatuor de rêve.
À eux quatre, ils tentent de démêler le vrai du faux, à savoir qui a assassiné les parents de Porte, héritière du trône d’En-Bas, alors que son père s’apprêtait à unifier les royaumes. Leur quête les mène rapidement jusqu’à une clé appartenant aux Moines Noirs qui, rapportée à l’ange Islington (retiré au plus profond d'un labyrinthe de cette cité enfouie mille pieds sous les nôtres) permettra peut-être de révéler le nom du coupable. Mais je m’abstiendrai d’en divulgâcher davantage pour vous laisser le plaisir de découvrir par vous-mêmes la révélation de ce mystère, qui est loin d’être le seul à émailler un récit aussi tendu qu’une lame de rasoir fraîchement aiguisée.
Elle se mit alors à fredonner. Fredonner sur un ton grave et sur un ton aigu, jusqu’à ce qu’elle trouve la note qui entrât en résonance avec les murs, et elle la tint jusqu’à ce qu’il semble que le labyrinthe en entier vibrait de son chant.
Tout ce que je peux me permettre, en revanche, c'est tenter d'émoustiller encore un chouilla vos sens en évoquant quelques délicieuses péripéties qui font toute la sève des histoires de l’auteur : une maison par association dont chaque pièce se trouve en un lieu différent ; la rencontre avec des entités nommés les Parle-aux-rats ; la traversée du Pont de la Nuit, capable de vous faire voir vos pires angoisses et exigeant toujours un péage pour son passage ; une rame de métro dissimulant sous ses vitres une cour royale tout droit sortie du Moyen Âge ; ou encore une cathédrale engloutie sous les entrailles de Londres. Excitant, n'est-ce pas ? Pour qui aime le fantastique, le cœur sera comblé.
Retourner fouiller dans la malle de ce petit trésor m’a donné envie, à l’image de ce Londres ancien et détraqué dépeint, d’en découvrir davantage sur ma propre ville, celle où j'ai débarqué il y a un peu plus de 2 ans : Paris. D’en arpenter les mystères. Et pourquoi pas, un jour, écrire à mon tour sur ce qui dort sous ses pavés, se dissimule derrière les yeux de ses gargouilles ou ce qui chuchote entre ses murs.
Je conclurais en exprimant que les romans de Gaiman agissent toujours comme un grand whisky. Ils laissent un arrière-goût en mémoire, un dépôt, une résonance d’émotions qui s’attarde longtemps après qu’on a tourné la dernière page. Neverwhere demeure, à mes yeux, un véritable étalon de la fantasy-urbaine, un genre d’une denrée rare qu'il faut prendre le temps de chérir.
J’ai cru que c’était ce que je voulais. J’ai cru que j’avais envie d’une bonne petite vie normale. Je suis peut-être fou. Mais s’il n’y a rien d’autre, alors je ne tiens pas à être sain d’esprit.