L’action et l’aventure ; la colère et la ruse ; Achille et Ulysse ; l’Iliade et l’Odyssée. On ne devrait sans doute pas vivre sans lire l’une, et on ne devrait pas lire l’une sans lire l’autre. C’est ainsi que je termine l’Odyssée après avoir lu l’Iliade, et que je propose aussi dans ma critique une petite lecture comparée, comme je ne pourrai de toute façon rien dire de très original sur ce texte fondateur.
La Télémachie (chants 1 à 4) m’a jeté in medias res dans une intrigue fascinante, celle de la situation désespérée de Télémaque et de Pénélope face aux prétendants : à ce stade, j’étais certain que l’Odyssée était supérieure à l’Iliade. Les voyages d’Ulysse (chants 5 à 13) m’ont beaucoup déçu malgré leurs séquences cultes, nous y reviendrons : j’étais alors sûr que l’Odyssée était inférieure à l’Iliade. Le retour d’Ulysse (chants 14 à 23, nous reviendrons aussi sur le chant 24) est une belle claque, mais une claque qui met une plombe à nous arriver… Finalement, je découvrais que l’Odyssée était à peu près égale à l’Iliade.
Mes griefs sont donc, pour beaucoup, relatifs aux voyages d’Ulysse qui ont rendu le texte si célèbre. À mon sens, ces petits épisodes sont trop courts et ne peuvent donc pas sublimer les moments poétiques homériques qui rendaient l’Iliade si mémorable. À titre de comparaison, dans mon édition, nous ne profitons même pas d’une page sur Charybde ET Scylla, tandis que le simple cri d’Achille s’étale sur presque deux pages dans l’Iliade, qui décrivent en maints détails épiques la terreur que suscitait dans le cœur des Troyens ce hurlement mêlé de colère et de désespoir. Lotophages, Lestrygons, sirènes et vaches du Soleil souffrent du même traitement expéditif, laissant donc au cyclope, à Calypso et à Nausicaa l’honneur de constituer les points d’orgue du récit. Dans l’Iliade, Homère ne se privait pas de détailler de nombreuses interventions météorologiques (personnifiées par les dieux) pour mieux esthétiser les meilleurs passages épiques ; pourquoi ne pas avoir fait de même dans l’Odyssée ? Cela s’y prêtait pourtant. Qu’on fasse tomber une brume aphrodisiaque chez les Lotophages et leurs narcotiques ! qu’on fasse trembler la terre d’Hadès lors de la visite aux Enfers ! qu’on fasse frapper la foudre de Zeus sur la gueule béante de Charybde ! qu’Hélios éblouisse les traîtres qui dévorèrent les vaches du Soleil ! Potentiel raté si vous voulez mon avis.
Ce n’est pas tout. On savait déjà, en lisant l’Iliade, qu’Homère avait une fâcheuse tendance à nous divulguer toute l’intrigue avant qu’elle ne se déroule, le narrateur nous révélant par exemple qu’untel va mourir à tel moment. C’est pire dans l’Odyssée car l’intrigue est révélée à Ulysse lui-même, lui ôtant donc toute son agentivité. C’est nécessaire, je suppose, lorsque le fils de Laërte ne peut pas deviner tout seul le cheat code incroyable qu’il faut entrer pour ouvrir les portes des Enfers (très beau moment), mais pourquoi diable, Athéna, guider à ce point Ulysse face à Circé ? Qu’on le prévienne de la malfaisance de la sorcière passe encore, mais pas qu’on lui indique carrément toute la démarche à suivre pour la vaincre et lui faire annuler ses maléfices. Ce devrait être à Ulysse « aux mille ruses » d’y trouver la solution. Même constat pour l’épisode des sirènes, gâché cette fois-ci par Circé : que la sorcière prévienne Ulysse de se boucher les oreilles, pourquoi pas, mais qu’elle ne lui conseille pas elle-même de se faire attacher au mât pour pouvoir écouter leurs chants malgré tout ! Cette curiosité est ancrée dans le caractère d’Ulysse, et c’est d’ailleurs ce qui le perd magnifiquement face au cyclope lorsque ses hommes le supplient de fuir : « C’est moi qui refusai ; ah ! qu’il eût mieux valu ! mais je voulais le voir… » Que Circé lui ordonne à l’avance cette démarche précise, c’est non seulement enlever au lecteur une surprise touchante, mais aussi ôter à Ulysse sa personnalité qui était paradoxalement mieux développée dans l’Iliade. De manière générale, à part Pénélope, rares sont les personnages de l’Odyssée à égaler les nuances d’Achille, Hector, Hélène, Pâris et Agamemnon et, à part Antinoos, la singularité de Patrocle, Priam, Ajax, Diomède, Nestor et Ménélas.
Le temps écourté fait place au temps allongé lorsqu’Ulysse revient à Ithaque. L’action montante qui mène au massacre final est interminable, mais l’intrigue en devient si saisissante qu’on ne peut, à mon sens, que s’y immerger. Chaque personnage rencontré par Ulysse, qu’il s’en fasse un avis favorable ou non (Eumée, Philétios, Mélanthios, Antinoos) ou qu’il en soit reconnu (Télémaque, Euryclée, le chien Argos) est une tension de plus et un nouveau bond vers un dénouement que l’on attend jouissif, et qui ne déçoit pas. La ruse finale de Pénélope (après sa célèbre toile qu’elle détisse chaque nuit) qui parvient à tromper Ulysse, pour s’assurer qu’il n’est pas un énième prétendant menaçant sa fidélité, est une manière magnifique de clore ce récit. Pour la première fois et face à son épouse, le rusé baisse sa garde et laisse choir ses armes.
Cette fin est sublime, alors pourquoi chaque lecteur à qui j’en parle la trouve-t-il naze ? En fait, le chant 24, une espèce d’épilogue inutile et décevant, est venu se greffer à la conception initiale d’Homère. Ce chant est, selon maints arguments du traducteur Victor Bérard (absolute nerd qui a reconstitué les voyages d’Ulysse en se lançant dans sa propre odyssée autour de la Méditerranée), une interpolation, c’est-à-dire un ajout d’autres aèdes postérieurs à Homère. C’est notamment ce qui explique pourquoi un gros malin vous dira toujours en soirée : « Homère n’a jamais existé ! 🤓 » (si…) La vraie fin d’Homère, celle du chant 23, celle, magnifique, de la rame polie et des gens qui ignorent la mer, a été injustement occultée par cet ajout malheureux, et je dois vous la restituer ici, dans la traduction Bérard. On y apprend qu’Ulysse, pour apaiser Poséidon, devra entreprendre un ultime voyage qui, lui aussi, prendra peut-être dix ans, et au terme duquel pour expier son péché d’hubris il devra redevenir Personne. Mais, entre deux odyssées, et dans ce temps présent qui est le seul qui compte, Ulysse est bien rentré chez lui :
Tirésias m’a dit d’aller de ville en ville, ayant entre mes bras une rame polie, tant et tant qu’à la fin, j’arrive chez les gens qui ignorent la mer. […] Sur la route, il faudra qu’un autre voyageur me demande pourquoi j’ai cette pelle à grains sur ma brillante épaule ; ce jour-là, je devrai, plantant ma rame en terre, faire au roi Poséidon le parfait sacrifice d’un taureau, d’un bélier et d’un verrat de taille à couvrir une truie ; puis, rentrant au logis, si j’offre à tous les dieux, maîtres des champs du ciel, la complète série des saintes hécatombes, la plus douce des morts me viendra de la mer ; je ne succomberai qu’à l’heureuse vieillesse, ayant autour de moi des peuples fortunés.