À l’évidence, Jean-Pierre Minaudier est un passionné. Or, des passionnés, il y en a plusieurs types, depuis l’érudit local qui voudrait que la numismatique mérovingienne soit enseignée dès le cours préparatoire, jusqu’au linguiste fou prêt à vous exposer, avec une patience divine, la formation du e svarabhaktique en moyen-français ou les différentes objections à la théorie des laryngales – alors que vous savez tout juste distinguer voyelle et consonne. La plupart du temps, les adultes les écoutent avec un embarras indulgent ou les ignorent plus ou moins obligeamment.
Lire Poésie du gérondif oblige à autre chose. Le titre, justement : un mot que chacun connaît, un autre que tout le monde ne connaît pas mais peut comprendre ; gérondif dans le titre, c’est le début de la magie et une barrière contre la cuistrerie. (C’est aussi un titre à la façon d’Alexandre Vialatte, à qui Jean-Pierre Minaudier fait allusion çà et là.)
Peut-être parce qu’il ne se définit pas comme linguiste, mais comme passionné de grammaires, l’auteur, par ailleurs traducteur de l’estonien, a compris une chose qui échappe à certains spécialistes lorsqu’ils pratiquent la vulgarisation : ce qui le passionne dans sa passion ne passionne pas forcément le lecteur profane ; on ne trouvera donc pas de ces démonstrations pointues destinées à montrer la perspicacité du scientifique plutôt que la complexité de l’objet qu’il étudie.
Jean-Pierre Minaudier évite également l’excès inverse, qui consiste pour faire du sensationnel, à aligner toutes sortes d’anecdotes bizarres et finalement très creuses : si l’on apprend qu’une linguiste étudiant la langue d’un peuple de Patagonie fut terriblement désappointée « lorsqu’elle comprit qu’elle ne pourrait jamais reconstituer toute la prononciation vu que les derniers Tehuelches n’avaient plus de dents » (p. 72), ou qu’« un verbe basque comme hil (tuer/mourir) peut prendre en théorie 2.854 formes différentes » (p. 77) ou encore qu’en navajo « “tank” se dit chidínaa’na’íbee’eldõõhtsohbikáá’dahnaaznilígíi » (p. 110), c’est au détour d’un passage, et toujours dans le but d’appuyer des réflexions plus générales.
Car au bout du compte, si la rigueur intellectuelle n’est jamais absente de Poésie du gérondif, le volume est un éloge de l’art et de la curiosité : parce que chaque page porte en marge une phrase en langue rare tirée d’une grammaire, parce que « simplifier les structures au maximum pour faciliter la communication est exactement l’inverse de [s]on projet » (p. 19-20) et qu’« à la lecture de certaines grammaires, on a parfois l’impression que des peuplades qui s’ennuient ferme depuis trois millions d’années à garder les chèvres en contemplant les étoiles ont consacré une part notable de leur énergie à complexifier leurs idiomes afin que nul ne puisse les comprendre (les plus belles langues sont celles qui servent à ne pas communiquer !), mais aussi parce que leur langue est, ou était, leur seule richesse, leur seule élégance, leur seul bijou » (p. 69).

Alcofribas
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le 22 déc. 2017

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