Eh oui, pourquoi ?

Tout le monde ou presque s'accorde sur la réalité du dérèglement climatique. Tout le monde ou presque se déclare écolo vu ce qui est devenu un quasi consensus. Oui mais attention : "pas à la façon des écologistes" ! Alors, qu'est-ce que les militants ratent pour que le lien ne se fasse pas ?

Clément Sénéchal sait de quoi il parle puisqu'il a travaillé chez Greenpeace plusieurs années. L'ONG ainsi que le WWF sont les principales cibles de son livre. Il les accusent de pratiquer une écologie d'affichage, sans résultat concret. Pour le démontrer, il raconte l'émergence de Greenpeace, faite d'utopie et d'entre-soi, lorsque le Phyllis Cormack et le Greenpeace, ancêtres du Rainbow Warrior, tentèrent d'empêcher des essais nucléaire au large de l'Alaska. Un échec, mais un succès pour ce qui est de l'écologie du spectacle, que Guy Debord n'eût pas manquer de dénoncer.

Cette écologie est par ailleurs anti-sociale, réservée aux bobos. La préservation du monde animal prime sur les contraintes sociales, comme le montre le combat pour les baleines, s'attaquant à de petits pécheurs, indifférent à leur sort. Et ce sans toucher au gros (ici le Japon et la Russie), car c'est là une autre caractéristique de ces deux jumeaux que sont Greenpeace et le WWF : ils ne remettent jamais en cause le système. Page 50 :

De nouvelles tendances s'affirment également : la volonté de faire de la protection de l'environnement un espace de lutte indépendant et séparé, quasiment concurrent des autres fronts progressistes. Un antispécisme sentimental, désintéressé des problèmes humanistes. La sacralisation de la nature (...) et une "moraline" bon enfant comme clé d'accès à l'imaginaire moyen. La focalisation du combat environnemental sur des problématiques sectorielles à l'extrême. Et finalement, la réduction de l'écologie à la sauvegarde d'espèces iconiques.

Le système à remettre en cause selon l'auteur, c'est évidemment la capitalisme. Je recopie la quasi intégralité de son réquisitoire tant il est bien argumenté. Pages 201 à 203 :

En définitive, le problème de fond des écologistes réside dans leur incapacité à être anticapitaliste. (...)
(...) le capitalisme entre en contradiction directe - et définitive - avec la préservation des ressources naturelles qui composent la biosphère et rendent la planète habitable à l'espèce humaine. En ce sens, il entre en contradiction avec lui-même, puisqu'il dégrade de manière irrémédiable les ressources dont il a besoin pour fonctionner. (...)
Pour accumuler des profits par l'intermédiaire de l'appareil productif, il faut donc multiplier sans cesses les marchandises et étendre les infrastructures du marché, donc intensifier les flux de matières, donc exercer une pression exponentielle sur les ressources naturelles. Par conséquent, dans son essence même, le capitalisme propose un régime d'accumulation contradictoire avec les équilibres vitaux de la biosphère, qu'il exploite et anéantit pour atteindre son but intrinsèque : c'est sa contradiction écologique primaire.
Celle-ci est renforcée par des contradictions écologiques secondaires. Pour multiplier les marchandises en circulation, les capitalistes doivent sans cesse trouver de nouveaux débouchés, notamment en cultivant les besoins artificiels, souscrivant alors à une forme d'anarchie de la production : cela entre en contradiction avec la notion même de planification écologique, qui implique un pilotage pondéré. Pour étendre l'emprise de la marchandise, les capitalistes font ainsi primer la valeur d'échange sur la valeur d'usage : cela entre en contradiction avec la notion de sobriété, fondée sur les besoins essentiels. Par ailleurs, dans un système capitaliste, les externalités négatives de la production n'entrent pas en ligne de compte dans la création du profit (car il est impossible de leur fixer une valeur commerciale) : cela entre en contradiction avec le respect permanent de l'environnement.
(...) De plus, ces antagonismes [entre classes sociales] aboutissent à des inégalités majeures, lesquelles entrent en contradiction avec l'acceptabilité sociale de la contrainte écologique, qui implique un partage de l'effort équitable dans la réduction drastique de notre empreinte matérielle globale. En les mettant en concurrence entre eux, le capitalisme affaiblit la conscience de classes des opprimés et fragmente la résistance, ce qui entre en contradiction avec la perception populaire de l'intérêt général qui doit motiver la rupture écologique.
Au surplus, pour dominer la vie symbolique, la capitalisme envahit l'espace public de marques et d'enseignes qui proclament le triomphe de la marchandise, auxquelles appontent un grand nombre d'attachements cognitifs : cela entre en contradiction avec la multiplication des énoncés scientifiques, philosophiques, sociologiques et politiques dont nous aurions besoin pour prendre la juste mesure de la situation écologique et la faire entrer dans l'Histoire. Par ailleurs, le capitalisme génère une concentration du pouvoir économique dans les mains d'une minorité, lequel est aussi - et avant tout - du pouvoir politique, puisqu'il fournit des leviers déterminants pour acheter la décision politique, ce qui, face au péril existentiel de l'effondrement général, entre en contradiction avec la liberté démocratique dont nous avons besoin pour nous organiser. (...) Enfin, en basant l'essentiel de l'expérience productive sur le profit, le capitalisme transforme les êtres humains en simples moyens, au lieu de les considérer comme des fins en soi, produisant par là des subjectivités égoïstes et apathiques en série, des sujets en partie déshumanisés, gagnés par le cynisme et l'indifférence : cela entre en contradiction avec la vitalité morale, le sens du devoir et l'engagement politique dont nous avons besoin pour nous mettre au service les uns des autres dans ce moment si particulier de l'Histoire.

La bonne nouvelle, c'est que le capitalisme porte en lui-même sa propre destruction ("contradiction première"). La mauvaise, c'est que l'humanité elle-même risque de disparaître de la surface de la Terre avant son joujou démoniaque, tant celui-ci aura rendu la vie "invivable"...

Tout écologiste authentique est fatalement anticapitaliste, le décroissant que je suis en est fondamentalement convaincu depuis longtemps, même si je n'aurais su déployer aussi brillamment l'ensemble de la problématique. Le capitalisme est un formidable catalyseur de croissance : c'est son ADN, sa vocation, et il a réussi au-delà de toute espérance à enrichir le monde occidental. Mais lorsque l'objectif devient de décroître matériellement (on ne parle bien que du matériel), étant donné la destruction du vivant impliquée par notre mode de vie, il est l'outil qu'il faut savoir jeter aux oubliettes.

La question est comment faire, face à un adversaire aussi solidement implanté ?

Clément Sénéchal recommande de partir de la base, les classes populaires, celles-là même qu'il accuse Greenpeace et le WWF d'avoir délaissées, à l'instar du PS après le tournant de la fondation Terra Nova (qui préconisa de privilégier les sujets sociétaux sur les combats sociaux pour faire vite). Problème : la préoccupation n°1 des "classes populaires" (si cette abstraction correspond toujours à une réalité) est... le pouvoir d'achat. Et son champion est le Rassemblement National, le parti le plus catastrophique sur le plan écologique. Il y a donc du boulot avant que l'écologie cesse d'être un luxe de riche (matériellement et culturellement) comme aujourd'hui.

Pourtant, l'écologie est bien la mère des combats. Un monde plus écologique est aussi plus social, moins inégalitaire, meilleur pour la santé des individus, plus... doux pour tous. Certes, la sortie du capitalisme implique du sang et des larmes pour tous ceux qui travaillent dans "l'économie de la mort", comme la nomme Jacques Attali. Ces changements doivent donc être accompagnés, c'est le rôle de la puissance publique. Un économiste comme Serge Latouche a depuis longtemps décrit des solutions.

Ce sera long, car on ne remplace pas d'un claquement de doigts un système vieux de trois siècles. Mais on n'est pas obligé d'attendre le grand soir : lorsque les écologistes, dans ma ville de Lyon, suppriment l'affichage publicitaire dans les stations de métro, c'est une mesure anti-capitaliste ; lorsqu'ils font revenir en régie publique le service de l'eau et instaurent sa tarification progressive (gratuite pour les premiers mètres cubes, très cher lorsqu'on dépasse une certaine consommation), c'est une mesure anti-capitaliste ; lorsqu'ils font primer la qualité de l'air ou de l'alimentation sur le développement du business, c'est une mesure anti-capitaliste. La gestion écologique de la Métropole de Lyon redonne un peu foi dans la politique. Jusqu'aux prochaines échéances municipales ?

Mais le propos de cet essai n'est pas de décrire les solutions : il dresse un constat, souvent accablant, sur les figures de l'écologie en France, montrant leur copinage avec le système en place, d'Elisabeth Borne à Nicolas Hulot, en passant par Pascal Canfin et Yannick Jadot.

La charge est rude, et sans doute en partie injuste. J'aimerais lire la réponse de Greenpeace ou de Canfin à ce brûlot. Il semble très excessif de réduire leurs combats à un écran de fumée....

Ceux qui trouvent grâce à ses yeux ? Des mouvements tels que Extinction Rébellion ou Les mouvements de la Terre. Ces militants, souvent jeunes, ont choisi l'affrontement plutôt que les déclarations d'intention. Et ça paye : cf. l'aéroport des Landes, l'A46, les méga-bassines...

J'ai envie de répondre que les deux modes opératoires sont complémentaires : la communication pour sensibiliser l'opinion publique et les luttes concrètes pour obtenir des avancées. De même, Sénéchal incrimine les campagnes pour les petites gestes qui auraient pour effet d'être "l'arbre qui cache la forêt" : on fait porter sur le citoyen la solution écologique, pour éviter de remettre en cause les responsables principaux (multinationales, secteur de l'agrobusiness, ultra riches...). Mais là aussi, il faut les deux : les "éco gestes" importent, d'une part parce que les petits ruisseaux font les grandes rivières (c'est le fameux "colibri" de Pierre Rabhi), d'autre part parce qu'ils développent une conscience écologique.

Car, comme pour tout problème crucial, la clé est dans l'éducation. Problème : il s'agit là d'une solution de long-terme, et l'on n'a plus le temps. D'où, de ma part, un pessimisme que partagent bon nombre d'écologistes. Selon la formule, "le pessimisme de l'intelligence et l'optimise de la volonté".

Alors ? Pourquoi l'écologie perd toujours ? Certes, les green washers ont une responsabilité dans ce gâchis mais, pour ma part, j'aurais envie de répondre : parce que pour avoir une conscience écologique, il faut voir "un peu plus loin que le bout de son nez" (sa bagnole, son petit confort, ses habitudes qui sont souvent des addictions, etc). Raisonner collectif et à long terme. Or tout le système capitaliste pousse dans l'autre sens. Changer de système implique de développer une distance critique par rapport à celui qui nous régit. Ce qui, sans doute, est un luxe. Ce livre, en tout cas, y contribue.

Jduvi
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