Trieste n'est pas une ville italienne comme les autres. Elle a connu un glorieux destin sous la domination des Habsbourg et est devenue un carrefour d'échange, d'effervescence intellectuelle et artistique dans une ambiance Mitteleuropa. Une ville cosmopolite et littéraire, un peu à la manière de Tanger, au Maroc. Au cœur de Retour à Trieste, Federica Manzon ne la nomme toutefois jamais dans son récit, pas plus que Rome, la ville dans laquelle Alma, son héroïne, s'est exilée. Au début du livre, celle-ci revient pour la première fois depuis longtemps dans la cité de son enfance et les souvenirs d'affluer telle une procession. Il y a sa mère, son père, insaisissable et souvent absent dans la proche Yougoslavie, et un garçon presque adoptif, Vili, qui vient lui aussi du pays de Tito. S'il est un peu difficile de prime abord de deviner où l'autrice veut en venir, la brume de la mémoire s'éclaire peu à peu quand l'action se déplace à Belgrade, pendant la guerre qui réveille le nationalisme serbe, au milieu des massacres, tandis qu'Alma ne comprend plus pourquoi Vili est devenu un tout autre homme. Une histoire sentimentale complexe dans l'histoire tumultueuse et sanglante des Balkans et à ses confins, dans cette ville de Trieste frontalière, voici la profonde histoire que raconte Francesca Manzon, entre mystères insondables du comportement humain, violence des armes et passage des années vers, peut-être, un apaisement tardif, devant des gnocchi aux prunes et un café viennois, tandis que la Bora, le vent de l'Adriatique, souffle sur le plateau rocheux du Karst. Retour à Trieste n'a pas pour seul mérite de nous faire transiter d'ouest en est et dans le temps, mais le voyage vaut à kui seul le détour.