Seventeen
7.2
Seventeen

livre de Kenzabūro Ōé (1961)

On ne peut s'empêcher de se sentir une certaine forme de connivence avec ce héros sans nom. Dix-sept ans, on les a (presque tous) eu, et quelle journée ce fut ! En fait de souvenir, on n’a généralement que quelques flashs. Mais on a pu ressentir, comme ce héros, une profonde solitude, une indifférence du monde à notre égard. A dix-sept, à l'orée de la majorité, au moment où notre âme d'adulte doit s'éveiller, on est bien souvent au plus bas. Tant de question se bousculent chez le lecteur comme chez le héros, en soi d'abord, on s'interroge sur son apparence, on fixe notre attention sur tout ce qu'il y a de plus déplaisant en nous et, au dehors, la question des rapports humains, cordiaux, amicaux, amoureux ou sexuels se pose avec une acuité inquiétante. Pour ceux, comme le protagoniste, qui ne peuvent souffrir le regard des autres, il y a toujours l'onanisme, cet éclair de jouissance après lequel il court et qu'il finira par trouver en s'oubliant lui-même. Étrange paradoxe que voici mais l'appartenance à un groupe, l'identité que l'on peut ressentir avec d'autres nous conforte dans notre qualité d'être stable, à sa place, donne un sens à notre vie. Là où certains fuiraient l'engagement politique par peur de se perdre eux-mêmes, d'autres, comme le personnage principal, s'y plongent pour trouver un remède aux angoisses de la vie. Là où l'un aura peur de voir ses arguments naissants écrasés par un plus docte, d'autres se servent de la réflexion qu'ils ont eu en sens inverse auparavant, des doutes qu'ils avaient sur les vagues croyances qui circulaient dans les milieux où ils évoluaient, comme le lycée du protagoniste, pour contrer leurs adversaires à demi.
Seventeen, l'absence d'une quelconque connaissance du monde, l'envie de trouver sa place quelque part, de se parer d'une dignité que l’on recherche plus urgemment encore quand le jugement des autres devient plus cruel. L'âge idéal pour se radicaliser, on le voit ici, pour trouver des portes d'entrée simples dans un univers qu'on ne prend pas la peine d'appréhender dans sa globalité une fois qu'on y a mis le pied. Le milieu familial vient lui aussi apporter sa pierre à l'édifice, le réseau de convictions politiques plus ou moins solides que l'on trouve dans la famille du héros, une sœur penchant vers la gauche mais déplorant la présence américaine, un père libéral à l'américaine tant et si bien qu'il se désintéresse, selon lui pour leur laisser leur liberté, des querelles pouvant pousser à la violence de ses enfants et une mère et un frère effacés, comme croulants sous le poids de la société japonaise. Tous ces éléments sont les instruments d'une rébellion au singulier, d'un détachement volontaire de doctrines jugées trop molles, au même titre qu'un corps adolescent à l'apogée de sa disgrâce. Ce souci du corps ne tarde d'ailleurs pas à se manifester, dès les premières pages on suit la masturbation du jeune homme, ses élans sexuels adolescents qui lui permettent d'oublier un monde qui le dérange et d'atteindre une jouissance qu'il pense si rare qu'il s'estime sur le déclin malgré ses dix-sept ans. Ce n'est que par l'enthousiasme fanatique qu'il reprend possession de son corps en trouvant la jouissance, d'abord dans le port de l'uniforme et la conviction qu'il affiche d'être de droite, puis, pour la première fois en présence d'autrui où, ses convictions politiques ayant formées une armure qui dépasse l'uniforme, il consent à se mettre à nu.
Ôé a choisi la première personne, le présent, pour exprimer le parcours de ce jeune homme, peut-être parce que dix-sept ans est l'âge de l'instantanéité, chaque événement se présente, singulier, suivi d'une multitude d'autres qui forment une chaîne que rend un présent d'énonciation mais aussi duratif. La première personne parce que, malgré la banalité d'un engagement adolescent, il prend ses racines dans des causes intimes que l'on a beau classer sous des termes comme celui de crise d'adolescence, mais qui est particulier à chacun tout en étant commun à tous. Plus commun encore que le simple problème d'un adolescent s'engageant, mu par un soudain enthousiasme qui comblerait le vide d'une vie encore mal définie, dans une cause qui le dépasse. Non pas qu'une jeune personne ne puisse pas légitimement s'intéresser à la politique mais, comme le montre l'exemple du héros de ce livre, le risque de dérive est fort car, ne sachant par quel bout aborder le sujet, on s'accroche bien souvent aux discours les plus simples dont il est par la suite difficile de se défaire. Ainsi pris dans des convictions simplistes, on peine à en sortir pour explorer de nouveaux horizons qu'ils soient ceux de celui que l'on nous a posés en adversaire ou plus tristement encore du même bord mais simplement plus approfondis.

louiseg2112
8
Écrit par

Créée

le 15 févr. 2020

Critique lue 140 fois

3 j'aime

louiseg2112

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