Soif
5.9
Soif

livre de Amélie Nothomb (2019)

Comment écrire sur Jésus quand on veut écrire sur soi-même.

Je dois tout d'abord commencer cette critique en admettant modestement ne pas être un lecteur très connaisseur de Nothomb. Je la connaissais de nom, bien sûr, mais ce n'est que cet été que les algorithmes des réseaux sociaux m'ont proposé des vidéos d'interviews qu'elle a données. J'ai trouvé sa personnalité sympathique, et les réflexions qu'elle proposait intéressantes, alors, en faisant un détour dans une Fnac lors d'une virée shopping, je me suis acheté deux livres de Nothomb: Hygiène de l'assassin et Acide sulfurique. Le premier m'a littéralement subjugué, et je dis sans honte que je le considère comme un chef-d'œuvre de littérature, tandis que les exagérations du second m'ont moins plu, quoique j'aie aimé la force avec laquelle Nothomb y revendiquait la nécessité de rester humain et digne en toute circonstance, et, à dire vrai, je crois que la dernière phrase d'Acide sulfurique est celle que je trouve la plus réussie de tout ce qui m'a été donné de lire, à l'exception de la réplique concluant l'extraordinaire Athalie de Racine. Après ces deux lectures, j'ai donc lu Soif, qui fait l'objet de cette critique. Depuis, j'ai lu Tuer le père, que j'ai beaucoup aimé, sans doute autant qu'Hygiène, encore que je le trouve sans doute moins réussi d'un point de vue technique (quoique certains passages m'ont franchement impressionné à le lecture), et Mercure, que j'ai beaucoup apprécié également, mais que je trouve amoindri par sa deuxième fin, vraiment trop faible par rapport à l'ouvrage. J'ai encore dans ma bibliothèque Le Crime du comte Neville, Barbe Bleue et Les Aérostats à lire.

De plus, je ne suis pas catholique, ni même chrétien, et je n'ai pas grandi dedans. En ce sens, je dois avoir la culture d'un Français moyen, à l'exception de quelques bribes acquises çà et là à travers ma fascination pour Jean Racine. Ainsi, je critiquerai l'ouvrage à la lumière du peu de connaissances que j'ai.

C'est pourquoi cette critique est écrite dans la plus grande modestie : je ne connais pas si bien le travail de Nothomb (je n'ai, par exemple, toujours pas lu Stupeur et tremblements), et je ne suis pas très cultivé. Pour autant, Soif m'a intrigué, en raison de la posture de Nothomb. Elle décrit le sacrifice du Christ comme une contradiction de l'adage « Aime ton prochain comme toi-même » : quelqu'un qui accepte un tel supplice s'aime-t-il ? Et la raison pour laquelle ce sacrifice a eu lieu, assurer que l'humanité soit sauvée... a-t-on l'air sauvés ? Voilà, en somme, les questions auxquelles Nothomb doit répondre.

J'ai trouvé que l'ouvrage avait des qualités. Le parallèle entre la soif et la foi, si je ne suis pas sûr d'y adhérer entièrement (par exemple, le manque d'un substantif pour décrire une soif étanchée, je crois, ne suffit pas à exclure le concept d'une soif étanchée), je l'ai trouvé intéressant, et bien développé à travers l'ouvrage. Il y a aussi quelques bribes intéressantes, que j'aurais aimé voir davantage développées. Par exemple, Nothomb met en place une opposition entre Jésus, dieu avec un corps, et le Père, dieu sans corps, laquelle aurait mérité une plus grande réflexion afin de caractériser Jésus sous un nouvel angle, ce que promettait de faire l'ouvrage.

Vous avez vu la note que j'ai mise à l'ouvrage, et vous vous doutez bien que je n'ai pas été très convaincu. Je tiens à néanmoins préciser que ce n'est pas un ouvrage sans qualités (les critiques de cette page en sont une preuve, puisqu'elle se contredisent les unes les autres, et je ne fais pas office d'exception). Ainsi, s'il vous intéresse, comme il m'a intéressé, lisez-le : peut-être que nos attentes sont différentes, et que vous trouverez un puits dans un ouvrage qui a échoué à me désaltérer.

Alors, la première chose qui m'a frappé à la lecture de Soif est le style : s'il s'améliore au fur et à mesure de la lecture, je l'ai trouvé particulièrement faible. Pas tant dans le niveau de langue (encore que l'ouvrage est par moments trop familier pour son sujet), que dans « l'effort de littérature. » C'est une posture personnelle, mais je crois qu'écrire doit toujours exiger un véritable effort de langue, quel que soit le niveau de langue mobilisé : Soif ne le fait pas, et on a l'impression d'écrire un journal intime, sur lequel on couche ses pensées, plutôt qu'un roman qui doit, je crois, tirer vers l'œuvre d'art. Cela semble être une limite à la méthode nothombienne, qui consiste à « accoucher » de son œuvre, sans la retoucher : lire Soif, c'est avoir l'impression de lire un premier jet, et l'ouvrage exigeait une relecture attentive.

Soif est aussi présenté comme un ouvrage d'une grande force philosophique. J'ai au contraire trouvé qu'un ouvrage comme Hygiène de l'assassin l'était davantage, dans la réflexion esthétique qu'il proposait, que ne l'est Soif d'un point de vue théologico-ontologique. La raison à cela est simple : Nothomb n'écrit au fond pas tant sur Jésus que sur ses pensées. En interview, elle dit qu'elle ne se prend pas pour Jésus : l'ouvrage donne l'impression que si, et je la crois volontiers, lorsque, toujours en interview, elle explique s'être dit chaque matin, en écrivant cet ouvrage, « remonte sur la croix. » Ainsi, le Christ, dans cet ouvrage, n'est pas tant un personnage traité comme tel qu'un avatar qu'utilise Nothomb pour nous partager des pensées sur l'inutilité du QI, sur la discrimination positive ou sur ses goûts littéraires. Et, à plusieurs reprises, je me suis surpris à soupirer, en me rendant compte que l'ouvrage ne proposait pas un portrait de Jésus, mais de Nothomb à travers lui. Par exemple, voyez-vous Jésus blâmer son Père parce qu'Il ne tolère pas l'existence de différentes religions ? Et la majorité de ces réflexions sont des lieux communs, et, je rejoins les critiques que j'ai lues ici, qui ne paraissent philosophiques que parce qu'elles sont mises dans la bouche d'un Jésus qui sert de marionnette, plutôt que de personnage principal. Par exemple, si vous avez vu une interview de Nothomb sur ce livre, il est terrifiant de voir à quel point ce qu'elle dit sur la soif est ce qu'elle met dans la bouche de Jésus au mot près, jusqu'au détail de ne pas s'assoiffer trop longtemps pour ne pas se mettre en danger.

Nothomb explique en interview que Jésus est un grand héros, profondément mystique et riche, peut-être seulement approché par Don Quichotte. Je suis assez d'accord et, comme Cervantès, je trouve que Nothomb s'est mise en dessous de son sujet, encore que Soif m'a moins énervé que Don Quichotte. Pour autant, tout comme Cervantès méprise ce héros plus grand que lui, Nothomb marque son mépris pour les écritures classiques autour de Jésus, à qui elle fait dire que les Évangiles selon ses disciples sont des bêtises, à mille lieues de la vérité, qui est évidemment la version que Nothomb a écrite. La tension était pourtant intéressante : Nothomb ne comprend pas pourquoi Jésus s'est sacrifié pour sauver le monde, et je pensais, qu'à travers ce livre, elle essaierait de le comprendre, et qu'elle avait voulu écrire sur Jésus pour s'élever vers ce personnage, et non pas pour l'abaisser. C'est ce qui m'a le plus déçu : Nothomb aurait dû écrire à partir d'elle, et par-là, je n'entends pas sur elle : plutôt, elle aurait dû puiser en elle tous les efforts qui lui auraient permis de comprendre son sujet et de le traiter, non pas de le refuser et de l'aborder superficiellement, pour parler, au fond, de ce qu'elle voulait. C'est pourquoi elle fait de Jésus un personnage banalement humain, ou de Judas l'ami pénible dans un groupe, mais qu'on choisit d'aimer. Judas ? Le même Judas qui a trahi Jésus et qui s'est pendu ? Comment un auteur ne peut-il pas être frappé par le caractère tragique de ce personnage, réduit à être le Grincheux de Blanche-Neige ! Un exemple vaut mille mots : une réponse assez évidente à un des questionnements de Nothomb (« Si Jésus s'est sacrifié pour sauver le monde, pourquoi le monde n'est-il pas sauvé ? ») consiste à souligner que le sacrifice vise à sauver les croyants de l'enfer, non pas des misères terrestres ? Une nouvelle fois, je ne suis ni chrétien, ni cultivé, donc peut-être que je dis une bêtise, mais c'est en gros ce qu'il me semble ? Mais si ce que je dis est juste, je ne comprends pas pourquoi Nothomb ignore cette réponse évidente, sinon pour montrer qu'elle ne voulait pas traiter son sujet.


En résumé, Soif a été une lecture décevante. Elle a ses qualités, et l'on voit parfois des graines, voire des bourgeons, mais il n'y a ni fruits, ni fleurs. Il fallait affronter ses peurs et ses interrogations, et chercher de vraies réponses, ou alors accepter cette impossibilité de trouver une réponse, de se mettre d'accord, et d'utiliser ce conflit comme direction de l'ouvrage. Parce que Soif, à la fin, est un ouvrage anecdotique, pas catastrophique, mais qui fait se poser une question : pourquoi avoir écrit sur Jésus, si on ne voulait pas aller à sa rencontre mythologique ? La soif, c'est peut-être la foi, mais surtout, c'est ce qu'il m'est resté après la lecture de cet ouvrage.

Créée

le 17 sept. 2025

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