Subvertir le male gaze. Littérature pour les deux moitiés du monde est un essai en critique littéraire féministe structuré en deux parties : une pour décrire et démontrer la pertinence de la notion de male gaze dans l'analyse des textes littéraires, l'autre pour défricher des "subversions" de ce male gaze dans des textes principalement contemporains.
La première partie est méthodique et progressive : on y suit le déroulement de la pensée de l'essayiste, de manière fluide et abordable. Ainsi, l'intégralité des textes évoqués correspond à des œuvres typiquement abordées au lycée (Baudelaire, Maupassant, Rimbaud, Zola...), avec la volonté de s'adresser au public le plus large possible. On retrouve donc assez vite des extraits de textes analysés succinctement, tandis que les concepts théoriques demeurent présentés en surface, avec la possibilité de consulter les références mises en avant pour creuser. De fait, il ne s'agit clairement pas d'un essai érudit, mais d'une introduction à la notion de male gaze destinée à des personnes pas nécessairement familières avec les études littéraires.
Malheureusement, après avoir cadré son sujet, l'essayiste peine à construire une deuxième partie convaincante. L'objectif de présenter des textes détournant ou dépassant le male gaze dans leurs mises en scène ou écritures tourne rapidement à l'inventaire éclectique, chaque sous-partie s'attardant sur des catégories dont la pertinence semble bien plus fragile que le concept de male gaze (female gaze, feminist gaze, gay gaze, lesbian gaze, queer gaze, child gaze, animal gaze, "gaze gazeux"...), et qui viennent remettre en cause l'idée - établie dans la première partie - selon laquelle le gaze serait davantage qu'un simple "regard" ou encore que la qualification de male serait par rapport à un véritable Weltanschauung et non un simple standpoint. La fragilité du propos se double d'un corpus de textes aux contours assez flou, et dont on ignore les critères d'inclusion / exclusion. En résulte l'impression un peu brouillonne que l'essayiste serait en train de pseudo-théoriser autour de ses goûts littéraires personnels. De surcroît, la rapidité de l'écriture - pourtant fluide dans la première partie - engendre des syntaxes accidentées plus complexes à saisir ; et lorsque le passage inclus l'invocation torrentielle de concepts, il devient pénible de sans cesse interrompre sa lecture pour réfléchir ou revenir sur un propos qui aurait sans doute mérité davantage de développement.
Pour conclure, je m'étais procuré cet ouvrage car j'étais curieuse d'en apprendre davantage sur la recherche de l'autrice (actuellement en post-doctorat), et c'est finalement un essai de la youtubeuse que j'ai eu entre les mains. Le travail de vulgarisation dans la première partie n'en demeure pas moins intéressant, mais quitte à en faire l'objet central du livre, celui-ci aurait pu être étoffé et prolongé - et la deuxième partie délaissée au profit d'un autre ouvrage véritablement cadré et travaillé.