C'est toujours difficile de lâcher un livre. Pour ma part, quand ça m'arrive, je préfère lâcher sans prévenir. On enlève le pansement d'un coup pour regretter le moins longtemps possible.
Et pourtant... ce que j'ai eu de patience avec Trop semblable à l'éclair.
Je trouvais l'idée originale vraiment dingue : un monde futuriste aux rapports de force géopolitiques complètement chamboulés, j'ai bien aimé la logique de la disparition des États souverains, on croit comprendre que le prosélytisme de n'importe quelle religion est proscrite et tout l'arc de Bridger repose sur la problématique "comment l'idée d'un enfant-miracle peut-elle être admise dans un monde sans religion" le tout avec d'autres problématiques : "Comment fait la population pour vivre dans un environnement géopolitique complètement remodelé" etc etc. J'ai beaucoup aimé les premières mises en abîme notamment avec la faction Mitsubishi. J'étais curieux. Même la langue non-genrée, une autre idée originale du livre, n'est franchement pas dérangeante une fois qu'on a pris l'habitude.
Sauf que voilà, comme cela a été le relevé par beaucoup de critiques négatives ici, le rapport entre l'idée originale qui entoure ce livre et l'exécution de ladite idée est abyssal. Palmer, qu'est-ce qui t'a pris de faire cette narration complètement lourde, polyphonique : un coup je raconte le lore, un coup je m'adresse aux lecteurs, un coup de j'imagine la réponse du lecteur au narrateur. Ça fait patiner l'histoire, ça la stoppe (déjà qu'elle avance pas vite) et surtout on passe sa vie à se demander "mais ou tu veux en venir à la fin"
J'entends bien qu'un livre peut mettre du temps à se mettre en place, d'autant plus que Terra Ignota compte quatre tomes mais bon sang il faut nous en donner un peu quand même, le but c'est pas de s'accrocher pour "mériter" d'avoir un potentiel dénouement ou des réponses à des intrigues. Il faut aussi que le voyage tienne la route, et là je suis désolé, il n'y a aucun plaisir de lecture. On est un peu curieux notamment dès le premier chapitre qui met les pieds dans le plat assez vite mais, c'est comme ça on a pas "assez de réponses assez vite" et quand on arrive à la trois-centième page devant un énième dialogue qui fait avancer l'histoire un tout petit peu pour au final la mettre en pause parce qu'il faut un intermède nous expliquant, de manière absolument pas subtile, le passé d'un des personnages, qu'on ne connait pas, qu'on ne comprend pas, dont on a pas envie d’attendre pour savoir parce qu'on l'a déjà fait pour les quinze personnages précédent, on finit vite par perdre patience en fait. A aucun moment dans le livre j'ai eu envie de m'attacher aux personnages.
Parce que oui, qu'est-ce qui ne fait pas avancer l'histoire ? C'est cette succession de "saynètes" qui constitue les chapitres. On a pas des personnages occupés à faire des choses, travailler, se battre, ou que sait-je. Non, ils ne font que se parler de manière interminable pour donner la dimension historique, sociale et philosophique du livre. C'est absolument pas subtil, c'est juste pédant et lourd. On à l'impression qu'on a que des personnages qui veulent jouer à "qui qu'c'est qui est le plus culturé" le tout dans une ambiance volontairement inspiré des contes philosophiques du XVIIIè siècle, facteur qui est au passage tellement impromptu qu'il en devient ringard.
Palmer, si ta passion c'est la philosophie française du XVIIIè siècle et la SF, pourquoi ne pas en faire deux livres distincts ? On y croit pas à ton histoire de richoux qui se mettent au XXVè siècle à aimer de nouveau la mode du XVIIIè siècle après une guerre de religion meurtrière qui a mené le monde tel qu'il est. On y croit pas c'est tout.
(mention spéciale au personnage de Dominic Sénéchal dont je sais juste qu'il aimait s'habiller en noble du XVIIIè au moment où j'ai lâché le livre. J'ai juste rigolé tellement c'était ringard son entrée. D'imaginer un mec en culotte et perruque dans la maison de Saneer-Weeksbooth vraiment)
Pourquoi vouloir faire une histoire de ptits malins comme ça juste pour montrer qu'on connaît Voltaire et compagnie? Faut que ça rentre dans l'histoire quand même. On a l'impression que Palmer voulait parler de son champ d'expertise et qu'elle s'est donné le prétexte de faire un livre de SF à cette fin. Sauf que ça marche pas, ça doit être l'inverse : tu fais un livre de SF où tu distilles si t'as envie les connaissances que t'as envie de partager. Et QUE si ça sert l'histoire. Le passage où Carlyle et Bridger parlent de la mort n'a pas besoin d'avoir de mentionné "les épicuriens" et compagnie. Non, tu mets des idées des épicuriens sans le dire, et les lecteurs auront la ref ou pas. Si je veux savoir ce que sont les épicuriens je relis la lettre à Ménécée en fait.
Je passe sur le narrateur qui est catastrophique et dont d'autres que moi ici en ont bien mieux parlé. Je me contenterai de dire qu'on y croit pas. Comment un random comme Mycroft peut-il être le narrateur? Attention, j'ai bien compris ce qui s'était passé avec lui, son crime etc. Mais une question toute simple : et alors ? Il faut une logique pour qu'il puisse connaître tous les autres personnages du livre, surtout que la plupart sont des dirigeants. Oké il est servant, c'est sa condamnation, on va sûrement savoir dans 1500 pages quel était son crime. Mais pourquoi faire un narrateur aussi tarabiscoté qui, comme les autres, nous fait juste perdre patience ? Pourquoi n'avoir juste pas mis un narrateur omniscient. Il fallait le faire pour que le personnage le plus inutile du livre soit le narrateur lui-même.
Bref, j'ai tenté trois fois de terminer le livre. J'ai bien vu sur différents forum que l'histoire est géniale et qu'il faut s'accrocher, qu'il est "exigeant". Pardon mais 900 pages le premier tome, qu'on ne vienne pas me dire "mais t'en fais pas ! tout se décante au premier tiers du troisième !!" Non merci, c'est sans moi. Pas de plaisir de lecture, pas de lecture. Prix Nobel ou non.