Un captif amoureux
7.8
Un captif amoureux

livre de Jean Genet (1986)

Être dans le désert, la nuit, accompagné de messieurs au teint hâlé tantôt taciturnes tantôt hâbleurs.

En 1986, Genet est de retour, il se lance dans la rédaction d'un journal intitulé Un captif amoureux, qui sera publié quelques mois après sa mort. Un captif amoureux est un écrit héritant de la tradition des mémorialistes français, un récit autobiographique, ponctué de réflexions sur l’histoire, la religion, les relations politiques, la mort, l’érotisme, le métier d’écrire et l'art. À l’instar du Journal du voleur, l’auteur reste du côté de la fiction, même lorsqu’il se réfère à des écrits autobiographiques. Genet se reconnaît à travers les Palestiniens.

Regarder les étoiles, les astres, au loin apercevoir les volutes de sable tournoyant. Parcourir le monde arabe avec très peu de bagages, très peu de moyens, une valise, des habits amples de couleur ocre. Manger quelques fruits en compagnie des Fedayins palestiniens. Observer les coutumes, les passe-temps, les engueulades, les amours clandestins, les brimades, les jeux de dupe. Regarder la politique de très loin, en surimpression. En effet, Genet n’entre pas dans le conflit qu’il aborde plutôt dans son intimité, il demeure à la marge:

« ma non-appartenance à une nation, à une action où je ne me confondis jamais ».

Voilà le programme du livre de Jean Genet. Il oscille entre une vision à grande échelle et les détails les plus infimes, dans un style flamboyant, baroque, rêveur.


Pourquoi un tel livre s’il n’est destiné à personne, ni aux Européens, ni aux Arabes, ni à personne ? Pour la beauté du geste de l’écrivain ? Pas seulement. Une littérature qui se rapproche du journalisme gonzo. Une littérature qui se rapproche des mémorialistes français. Des mémoires d’un genre nouveau. En effet, il intitule respectivement les deux parties de son œuvre Souvenirs I et Souvenirs II. Or, le souvenir, la mémoire, comme l’événement ­historique, la vision politique, ne seront pas à prendre au pied de la lettre, mais bel et bien à passer au crible de la fiction qui les recompose.


« Partant d’une observation d’un conflit politique et historique autour d’une terre appelée aussi ‘‘mythique’’, l’écrivain semble en effet configurer une autre terre qui n’appartient qu’au poétique » selon Basma El Omari.

À propos du supposé antisémitisme de l'ouvrage ou de l’œuvre de Genet en général, René de Ceccatty explique : « Pourquoi traquer un prétendu antisémitisme et une prétendue sympathie pronazie dans des textes qui n'ont jamais été écrits pour accabler un peuple et l'exterminer, mais qui dénoncent au contraire la délation généralisée d'une nation sous l'occupation allemande et qui, en ce qui concerne Un captif amoureux, tentent de suivre le destin de deux peuples, l'un, celui des Noirs américains, à qui est refusée la dignité humaine, et l'autre, celui des Palestiniens, qui a été délogé, colonisé, humilié, destitué de toute identité politique ? »

Les Palestiniens font comme s’ils formaient un État. Ils jouent à être des gouvernants ou des soldats, de la même façon qu’ils jouent aux cartes avec des cartes imaginaires. 

Tout cela avec une langue éminemment poétique et évocatrice, allant d’un interlocuteur à l’autre, rapidement, dans un flot ininterrompu. Une langue qui est proche du corps et de la terre. Une langue proche du sexe et des déjections. Qui frôle tout. Même le mauvais goût, ou parfois

la plus belle analyse :

"Les langages sont peut être la mécanique assez vite apprise afin de communiquer les idées, mais par langue ne faut-il pas entendre autre chose, les souvenirs d’enfance, les mots, la syntaxe surtout presque donnée aux premiers âges, plus vite que le vocabulaire avec les cailloux ; la paille, le nom des herbes, des cours d’eau, des têtards, des vairons, le nom et le changement des saisons…"

Le livre est multiforme et par là très déroutant ; comme dans Notre-dame-des-fleurs, il fétichise le corps masculin, il émonde la littérature du sérieux et touche au nerf, dans un souffle épique, il interroge sur la forme. Les dates, les lieux, les atmosphères, les noms propres se confondent, se suivent dans une ronde singulière. Des thèmes aujourd’hui, plus que jamais, tendancieux font l’écorce du livre : le conflit israélo-palestinien, la transsexualité, la cause noire. Le nouveau sexe du trans, le black is beautiful des Black Panthers et la fougue du palestinien opprimé, voilà le cœur de cette œuvre à trois pattes.

Soudain, l'on se rend compte que l’auteur fait parler des marionnettes, des morts-vivants, il fait revivre dans son livre des poupées de chiffons comme La Fontaine faisait parler les arbres. Ali, Hamza : des marionnettes, et l’auteur lui aussi.


Lectures annexes sur un captif amoureux : Myriam Bendhif-Syllas


Sachadebonnaire
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le 9 avr. 2025

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