Jeanne est bien naïve. Il faut dire qu'elle sort d'un couvent, mais maintenant elle veut vivre enfin, et ce qu'elle imagine, c'est vivre un bel amour comme on le trouve dans les histoires. Cet amour sera le premier venu, après tout il faut faire confiance à la providence, et dans cette campagne normande près d'Etretat, quand on est une jeune noble, les prétendants de choix ne courent pas les rues.
Les malheurs de Jeanne, c'est avant tout ce qui attend une personne trop sensible dans un monde qui ne l'est pas. A partir de ce premier choix désastreux, les catastrophes s'enchaînent, au point qu'elle prendraient la forme d'une programmation trop bien huilée, si elles n'étaient portées par une grande rigueur psychologique. Cette psychologie est ce qui fait d'Une vie, en définitive, un roman hors normes. Ainsi, le caractère de Paul ne s'explique pas par la volonté du scénario d'abaisser Jeanne, mais s'avère la conséquence logique d'une éducation trop laxiste, laquelle vient de, etc... Les événements forment une chaîne dont chaque maillon prépare le suivant. C'est en ce sens que Jeanne apparaît comme prédestinée.
A cela s'ajoute le soin apporté par Maupassant à l'entrelac dans l'âme humaine du trivial et du spirituel. Ainsi de ce curé jouisseur qui crache grossièrement par terre avant de contempler les étoiles. Jeanne même, malgré toute sa sensibilité, quand elle veille sa mère décédée, voit son attention distraite par le vol d'un insecte ou le tic tac d'une montre. Au fur et à mesure qu'avance l'intrigue, Jeanne apprend le tromperies des uns et des autres. Il faut dire que dans cette campagne normande, les occasions de s'amuser ne courent pas les rues, et il faut bien passer le temps! Si Jeanne avait eu un mari aimant, elle aurait intégré ce cercle sans trop de peine, malgré sa sensibilité plus grande. Seulement, avec ce vicomte pingre et égoïste, elle est tombée sur un très mauvais numéro. N'ayant que trop peu connu l'éveil des sens, elle voit dans ces actes charnels des choses répugnantes.
On notera que dans La maison tellier, ces prostituées assistant à une première communion apportait déjà un tel mélange.
Le contrepoint parisien, ville à laquelle on accède désormais en train, vient apporter l'idée d'une vie campagnarde normande d'un autre siècle, une campagne où la religion avait encore toute sa place pourvu qu'on ne l'appliquât pas avec trop de rigueur. Comme c'est le cas pour le second curé, dont le côté petit gendarme culmine avec le massacre d'une chienne car il ne supporte pas que les enfants voient le spectacle de l'enfantement. Il représente ceux qui s'enferment dans le dogme parce qu'ils sont, au fond, dénués de spiritualité. Mais ce portrait à charge n'est pas celui de l'église, seulement d'une sorte de croyant, ceux qui ne voient que l'appartenance à des valeurs, une appartenance un peu nébuleuse, d'où le fait qu'il faille suivre les recommandations de ceux qui savent à la lettre. Au fond, ils ont l'âme malade, alors ce qu'il leur faut c'est un médecin de l'âme. Quoiqu'il en soit, les personnes comme Jeanne, capables de croire sans avoir besoin d'aller à l'église chaque dimanche, cela les dépasse, alors elles en font peu de cas.
Jeanne était en quelque sorte de ces âmes d'élite qui ne pouvaient être comprises de leur entourage, pas même les parents dont la bonté masque quelque faiblesse d'esprit. Au point que sa douleur passe pour folie auprès des gens du pays. Elle a beau être horripilante parfois pour le lecteur, du fait de sa trop grande naïveté, c'est un portrait très touchant.
Et à travers tout ceci, sous ses abords on ne peut plus simples, Une Vie s'avère un roman bien travaillé, un roman riche et profond qui est loin de se limiter aux malheurs de son héroïne.