« Je vis dans un monde merdique mais je suis vivant. » Full Métal Jacket
Si vous pensez qu'avec un titre comme Viande, vous aurez envie d'un good fucking steak au barbecue, vous vous trompez lourdement. (A moins que comme moi, vous avez le fantasme de bouffer du riche nourri au gibier écossais et au caviar, abreuvé d'eau puisée dans un fjord norvégien et à toutes ces denrées hors de prix dont je ne découvre l'existence qu'entre deux stories Instagram tournées sur un yacht amarré à Saint-Tropez (je dis des conneries, je ne vais jamais sur Instagram). Et dont assurément la chair et la graisse seraient beaucoup plus goûteuses que celles d'une prolétaire nourrie aux chips et à la pizza surgelée qui n'a pas assez de mozzarella (si c'est bien de la mozza d'ailleurs).
Vous avez compris de quelle viande je parle, donc.
Beurk.
Mais, dans ce roman, l'auteur a choisi d'aller au-delà de l'horreur (oui oui on peut) de Cadavre Exquis de Bazterrica, ou Macha ou le IV Reich de Melnik, car ici pas d'élevage d'humains, non, n'importe qui peut servir de barbaque. La moindre faille, la moindre mauvaise rencontre et vous finissez sur les étalages des halles. Tout y est absolument absurde, les lois, les règles, cette obsession pour les tickets, l'administration, la hiérarchie n'est pas fixe, vous ne savez pas vraiment comment y échapper et donc vous vivez constamment dans la peur d'être bouffé. Seuls les bouchers et les policiers semblent à l'abri du couteau, et encore : « Les policiers ne prenaient jamais la peine d'écouter ceux qu'ils interpelaient. Leur mission était de fournir la plus grande quantité de viande possible aux halles, et, sachant que leur rémunération en tickets dépendait de la quantité de leurs livraisons, ils n'agissaient que dans leur propre intérêt, abattant le plus grand nombre de gens, coupables ou innocents. »
Le protagoniste est carrément à l'image du monde dans lequel il vit. Affamé, égoïste, lâche, obsédé par la viande et sa propre survie, il ne remet jamais jamais en question les règles de cette société cannibale. Ecrit à la première personne, on nous oblige à être dans la tête d'un mec qui ne réfléchit même pas à sa condition, qui n'a aucun recul sur ce monde. Martin Harniček montre comment un système finit par façonner ceux qui y vivent jusqu'à ce qu'ils trouvent l'horreur normale, banale. Dans un univers où n'importe qui peut finir sur l'étal d'une boucherie, l'empathie tu oublies. Une dystopie atroce qui m'a totalement happé. Mais ce qui est une dystopie pour certains, est une réalité pour d'autre. Je ne parle pas de cannibalisme, mais de nous faire accepter l'horreur, comme beaucoup de choses que les humains ont considérés normales au fil de l'Histoire et considèrent encore normales aujourd'hui. Après tout, chaque pays, chaque époque possède ses propres atrocités parfaitement acceptables. L'esclavage, la shoah, la traite des humains, la ségrégation, l'excision, le travail forcé des enfants, la torture, la violence faite aux femmes, le viol des enfants, l'impunité de la pédocriminalité, etc…
Même impression que dans des romans comme Plop de Rafael Pinedo ou La Contre-nature des choses de Tony Burgess : des mondes atroces, monstrueux, où la vie n'est qu'une longue suite de souffrances, d'humiliations et de violences. Pourtant, les gens s'accrochent à la vie de toutes leurs forces.
« Je vis dans un monde merdique, mais je suis vivant. »