Après la huitième croisade, dans laquelle Louis IX meurt à cause d'une maladie à Tunis, près de Carthage, la papauté mène une enquête qui aboutira à une canonisation. Jean de Joinville, seigneur champenois, compagnon et sénéchal de Saint Louis lors de la septième croisade, fut quémandé, à la demande de Jeanne de Navarre, reine de France et femme de Philippe IV le Bel, de rédiger la chronique de la vie de Saint Louis. Il entame cette tâche au cours des derniers mois de 1305 et ne la terminera qu'en octobre 1309. Je ne vais pas m'atteler à décrire tout le riche texte de Joinville, qui est avant tout un texte se voulant le plus authentique possible, et donc le plus sincère. Par là se dévoile tout l'attachement que le lecteur peut avoir pour ce récit, dont l'humilité de son auteur en découle fortement. Ce dernier raconte ce qu'il a connu sous le règne de Saint Louis, et particulièrement la septième croisade en Égypte, puis en Terre sainte, entre 1248 et 1254. Il y décrit toute la piété et le courage de son roi, de ses décisions les plus édifiantes et de la marque indélébile qu'il a laissée sur le royaume.

La patte personnelle de Joinville et le fait qu'il ne suive aucun modèle, car il raconte seulement ses souvenirs de façon naturelle, donnent le sentiment qu'il parle autant de lui-même que du roi, mais sans jamais se mettre plus en avant que son sujet. Le style de Joinville est sans apprêt et il n'y a pas d'enjolivement. Cela passe notamment par la dimension orale du texte, faisant sentir que l'homme a dû maintes fois raconter ses souvenirs sans jamais les disproportionner ou les atténuer. À la fois concis et simple, le récit n'est jamais alourdi par des répétitions, même si la conjonction « et » revient très souvent, mais elle illustre la noble tâche de l'auteur : celle de ne jamais vouloir être dans la recherche et de discourir longuement afin de continuellement garder cette distance d'observateur qui le sied bien. Le regard toujours curieux, bienveillant et conciliant, Joinville s'attache également à vouloir retranscrire la mémoire vive et fraîche d'un événement qu'il nous décrit en détails. Sachant qu'en 1305, Joinville avait 81 ans et qu'au passage, il a vécu sous le règne de sept rois, même si pour le premier, Louis VIII, l'auteur n'avait que deux ans lors de sa mort, et que les derniers furent des règnes très éphémères (Louis X, Jean Ier et Philippe V, règne sous lequel Joinville décède à l'âge de 93 ans en 1317).

C'est pourquoi le livre a la capacité de nous transmettre ce que pensait et sentait un homme du XIIIe siècle, à l'instar de ce type de passage bref, mais intime, où Joinville s’apprête à rejoindre la croisade : « Et tandis que j'allai à Blécourt et à Saint-Urbain, je ne voulus jamais retourner mes yeux vers Joinville, de peur que mon cœur ne s'attendrisse sur le beau château que je laissais et sur mes deux enfants » ; et plus tard dans le texte, il partage son impression sur le départ du voyage dans la nef : « Et en peu de temps le vent remplit les voiles et nous déroba la vue de la terre, et nous ne vîmes que le ciel et l'eau, et chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous étions nés. Et je vous raconte ces faits, parce qu'il est bien follement téméraire celui qui ose s'exposer à un tel péril avec le bien d'autrui ou en état de péché mortel, car on s'endort le soir sans savoir si on se retrouvera le matin au fond de la mer. » De ce fait, Vie de saint Louis est un admirable et touchant point de vue unique sur cette époque.

L'humilité du propos se retrouve dans la description des combats, comme la fameuse bataille de Mansûra, car on devine que Joinville était un homme plein de sang-froid et de courage, mais il prend le temps de décrire méthodiquement la chronologie des événements et les faits et gestes de ses compagnons qui ont combattu vaillamment. L'auteur refuse de glorifier ses mérites, même si le lecteur a conscience de son rang important et du devoir qu'il a accompli. Mais encore une fois, il n'y a jamais d'emphase ou de gestes épiques, surtout que Joinville n'hésite pas à décrire les peines, les craintes, les peurs, les pleurs et les douleurs qu'il a pu vivre, car une chose qu'il décrit parfaitement, c'est la difficulté des combats et de ce voyage infernal : entre les périlleuses navigations pour se rendre en Terre sainte puis y revenir, la dextérité des Sarrasins, les attaques du feu grégeois qui donnent l'impression que « les étoiles du ciel tombaient », les combats au corps à corps, les maladies, les longues attentes, etc.

On notera d'ailleurs que Joinville était un fervent chrétien, attaché à ses doctrines, sa morale et ses pratiques, mais il n'est jamais aveuglé par une haine hostile envers les Sarrasins et ceux qui sont Infidèles. Cela appuie sur la sincérité de ses écrits et sur la qualité de ses informations, car on pourrait penser que Joinville offre une hagiographie, voire une œuvre de propagande, mais ce n'est jamais le cas. Il idéalise certes le règne de Saint Louis, surtout qu'au moment de son écrit règne Philippe le Bel, duquel il a une certaine méfiance, mais en même temps, sa description de Saint Louis concorde avec l'opinion générale de l'époque.

Saint Louis était un roi remarquable, dont l'extrême piété peut être déconcertante pour nous aujourd'hui, mais elle lui a servi à être un roi rigoureux dans ses réformes, notamment celles à propos de la justice, qui furent très modernes, puis quelqu’un de bon avec son peuple, surtout avec les plus pauvres, les plus marginalisés et les plus malades. Je cite l'auteur, qui citait lui-même son roi : « J'aime mieux que l'excès des grandes dépenses que je fais soit fait en aumônes pour l'amour de Dieu qu'en faste et en vaine gloire de ce monde. » En cela, en plus d'être un témoignage essentiel de son époque, Vie de Saint Louis a pu être conçu par Joinville comme un message pour les rois ultérieurs au règne de Saint Louis, afin qu'ils prennent exemple sur ce dernier. Il y a donc une idée de valeur à suivre dans le livre du sénéchal, mais il n'est jamais question de morale qui dicte comment il faut se conduire ou penser : c'est seulement un geste d'observation pleine de véracité, qui se métamorphose en conseil plein de sagesse.

Surtout, Joinville n'hésitait pas à montrer son désaccord, à l'image de la huitième croisade, dont il refuse la croix car il trouvait cela inutile, sachant que le roi était faible physiquement et que, par conséquent, il y laissa sa peau. Il regrettera amèrement le départ de celui-ci, car il était un excellent roi qui aurait pu continuer à faire le bien, et cette fatale croisade a accéléré sa mort, tout en délaissant le royaume dans de fastueuses tâches. Mais on ne éprouve aucun ressentiment, car pour l'auteur, les vrais coupables sont les personnes qui ont conseillé Saint Louis de se lancer dans une nouvelle croisade. On perçoit ainsi beaucoup de prudence et de lucidité chez Joinville, et c'est bien l'image qu'il donnait au début du XIVe siècle : celle d'un chevalier âgé et expérimenté, expert dans ses connaissances et pourvu d'une clairvoyance délicate. Cette tonalité, on la dénote jusqu'au bout, particulièrement dans ce songe que l'auteur nous détaille après la canonisation, et qui expose l'attachement de Joinville pour son roi et la confiance qu'avait ce dernier pour son sénéchal. Je cite :

« Je veux encore dire ci-après au sujet de notre saint roi certaines choses qui seront à son honneur, que je vis de lui tandis que je dormais. C'est à savoir qu'il me semblait en mon songe que je le voyais devant ma chapelle à Joinville ; et il était, comme il me semblait, extraordinairement joyeux et allègre de cœur ; et moi-même j'étais bien bien aise parce que je le voyais dans mon château et je lui disais : « Sire, quand vous partirez d'ici, je vous hébergerai dans une maison à moi qui se trouve dans une ville qui m'appartient, qui s'appelle Chevillon. » Et il me répondit en riant et me dit : « Sire de Joinville, par le foi que je vous dois, je ne désire pas sitôt partir d'ici. »

Après ce songe, Joinville a construit un autel dans la chapelle de sa cité, en l'honneur du saint roi, pour chanter en son honneur à perpétuité. Ainsi, même après la mort, l'estime qu'a Joinville pour son roi est immense, lui qui fut autant sincère avec lui qu'avec son lecteur. Cela, on le discerne tout au long : cette pudeur émotionnelle entre eux, mais composée d'un grand respect et, spécialement, d'une affection mutuelle. Par exemple, ce moment où Joinville invite son roi à ne plus pleurer sur son sort, car il a appris la mort de sa mère, afin de ne pas offrir à son ennemi la satisfaction de le voir faible et malheureux. Ou encore ce passage véritablement beau, après que Joinville ne se soit pas conformé à l'avis général de partir lors de la septième croisade, et a conseillé son roi de rester contre tous les avis contraires. Je terminerai ma critique sur cet extrait en question, qui démontre à la fois le privilège d'être au plus près de leur relation professionnelle, mais aussi amicale, de la foi merveilleuse qui se loge dans leur relation, mais surtout, et enfin, de la simplicité honnête, pleine de mesure et de modération, qui définit si bien la qualité de cet ouvrage :

« Au moment où j'étais là, le roi vint s'appuyer sur mes épaules, et me tint ses deux mains sur la tête ; et je pensai que c'était messire Philippe de Nemours, qui m'avait occasionné ce jour-là bien des ennuis à cause du conseil que j'avais donné au roi, et je dit ainsi « Laissez-moi en paix, messire Philippe ! » Par un malheureux hasard, dans le mouvement que je fis en tournant la tête, la main du roi me tomba sur le visage, et je reconnus que c'était le roi à une émeraude qu'il avait à son doigt. Et il me dit : « Tenez-vous tranquille ; car je veux vous demander comment vous avez poussé l'audace, vous qui êtes un jeune homme, jusqu'à oser me conseiller de rester, contre tous les hommes de haut rang et les sages de France, qui conseillaient le départ. - Sire, fis-je, si j'avais le mal en mon cœur, je ne vous conseillerais à aucun prix de la faire. - Dites-vous, fit-il, que je ferais une mauvaise action si je m'en allais ? - Que Dieu m'assiste, oui. » Et il me dit : « Si je reste, resterez-vous ?" Et je lui dis que oui, « si je peux avec mes ressources ou avec celles d'autrui. - Soyez donc maintenant tranquille, dit-il, car je vous sais le meilleur gré de ce que vous m'avez conseillé ; mais ne le dites à personne. »

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le 20 juil. 2025

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